31 – La religion et la mystique sans Dieu

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Retour sur le cours précédent

Il y a un phénomène tout à fait original et particulier dans notre époque qui est l’existence de religions et de mystiques sans Dieu.

Nous avons déjà abordé la morale sans Dieu qui est la laïcité et la politique sans Dieu, et nous avons montré que ce n’est pas possible, on ne peut pas fonder de morale ou de politique sans Dieu parce qu’à certains moments de l’existence, on est confronté à des choix fondamentaux, le choix absolu, être où ne pas être, vivre ou ne pas vivre.

Nous sommes dans un monde qui a voulu exclure Dieu de la scène politique et la leçon des totalitarismes, c’est que les politiques qui se sont déclarées ouvertement comme des politiques sans Dieu ou contre Dieu ont amené le monde à une tragédie sans précédent.

On dit souvent « Que faisait Dieu à Auschwitz ? », mais Auschwitz, la Shoah et par extension tous les massacres et toutes les horreurs qui existent dans le monde, nous ramènent à cette idée que le mal existe sous la forme de cet excès terrifiant de violence qui soumet les peuples et qui s’exprime comme une transcendance à l’envers. Quelque part, le mal est un rapport à la transcendance en négatif.

Lorsqu’on se demande où était Dieu à Auschwitz, Il était dans la transcendance inversée et par rapport à cette transcendance inversée, dans ceux qui, avec un courage inouï ont vécu cet enfer.

Autrement dit, lorsqu’on veut se débarrasser de Dieu, on s’aperçoit que jamais l’humanité n’est confrontée à une situation aussi terrible que lorsque Dieu n’existe plus.

Les religions et les mystiques sans Dieu

Il y a quelques années, une église athée a été ouverte à Londres, avec des services religieux et une population visiblement très contente de son existence. Intrinsèquement, cette notion est contradictoire et nous allons essayer de comprendre et de situer ce phénomène en nous situant spirituellement par rapport à cela.

Le phénomène de la religion athée n’est pas isolé parce que si nous prenons la philosophie contemporaine, nous apercevons qu’elle revendique ouvertement la religion et la mystique athées, en expliquant qu’elles sont parfaitement possibles.

Tout d’abord, nous allons revenir sur les raisons qui ont conduit un certain nombre de penseurs à revendiquer soit une mystique athée, soit une religion athée.

Ensuite, nous essayerons de faire apparaître les limites, les questions, les contradictions problématiques posées par ces religions et ces mystiques athées.

Enfin, nous essayerons de répondre à ces religions en expliquant pourquoi il y a un lien intrinsèque entre Dieu, la religion et la mystique.

Aujourd’hui, en France, il existe trois penseurs qui revendiquent ouvertement pour les uns une mystique et pour les autres une religion athée, ce sont André Comte-Sponville, Michel Onfray et Luc Ferry

André Comte-Sponville.

Il bâtit sa réflexion sur trois éléments, le premier est lié à un rationalisme qui remet en question  la pertinence de la notion de Dieu et pour cela, il développe trois idées : Dieu relève premièrement d’une obscurité, deuxièmement d’une illusion et troisièmement d’une relativité.

L’obscurité est la suivante : Dieu n‘explique rien et vouloir expliquer le monde par Dieu, c’est dit-il, expliquer quelque chose qui n’est pas clair, à savoir, le monde, par Dieu qui l’est encore moins.

En ce sens, donner un sens au monde en se reliant à Dieu comme cause, ça n’est pas éclairer notre intelligence, c’est l’obscurcir. L’idée qui est liée à l’illusion se traduit ainsi, Dieu qui sauve le monde, c’est trop beau pour être vrai, ce serait éminemment souhaitable, et désirable, mais on est dans l’ordre du rêve et non pas dans celui de la raison.

Enfin, pour André Comte-Sponville, Dieu relève d’un relativisme culturel. Il dit que les cultures humaines n’ont pas toujours cru en Dieu et elles ne croient pas toutes en Dieu. C’est en occident et dans le monde hébraïque ou musulman que l’on croit en Dieu, mais pour une bonne partie de l’humanité, ou bien il y a des dieux, comme en Inde, ou bien il y a la nature comme en Chine. Donc, Dieu relève davantage d’une invention culturelle occidentale.

Au fond, c’est le procès que l’on voit commencer avec Nietzsche  et s’achever avec Heidegger où Dieu renvoie à la volonté occidentale de ramener le multiple à l’Un sous la forme d’un Dieu, figure monothéiste éminemment pratique pour les esprits rationnels désirant unifier et rationaliser le réel.

Comte-Sponville propose de revenir à une sagesse véritable du monde, en disant que la réalité ne se trouve pas là-bas, ailleurs, dans un grand Autre, elle se trouve ici, dans le monde, dans la matérialité, et devenir sage, c’est renoncer à l’espérance de Dieu pour vivre ici et maintenant et rencontrer la béatitude dans le monde et la création. On trouve ici la dualité Béatitude / désespoir.

Ceci peut se comprendre car beaucoup d’esprits sont extrêmement angoissés psychologiquement, et ils ne sont pas capables de se concentrer sur le présent car, soit ils regrettent le passé, soit ils craignent l’avenir et lorsqu’ils arrivent à se concentrer sur le présent, ils sont soulagés car  ils se libèrent du regret et de la crainte.

La démarche qui consiste à se relier au monde et au présent sur le mode du désespoir doit être bien comprise, elle correspond à une expérience psychologique effective. En vivant ici et maintenant dans le monde et la matérialité, et en arrêtant de se projeter en arrière ou en avant, on a immédiatement la gratification que donne le réel car avant, dans le passé ou le futur, on ne vivait pas, on était hors réalité et en revenant à la réalité, on rencontre les bienfaits de vivre ici et maintenant.

En ce sens, pour André Comte-Sponville, le religieux participerait d’une projection dans le passé ou dans l’avenir, un passé idéalisé, renvoyé à un créateur et par rapport auquel nous serions en défaut et un avenir idéalisé sous la forme d’une espérance. L’esprit religieux serait l’esprit incapable de vivre dans le monde ici et maintenant, et qui aurait besoin de se projeter à la fois dans un passé idéalisé et dans un avenir idéal.

Cela amène André Comte-Sponville à penser la mystique sous la forme de la capacité à se tenir dans le réel, en faisant silence sur le besoin de sens, la notion d’origine et celle de la destination. La sagesse consisterait à cesser de se demander d’où on vient, où on va et même qui on est, et à habiter le monde ici et maintenant en éprouvant la joie du désespoir donnée par le sentiment de la réalité.

On trouve chez André Comte-Sponville ce que l’on trouve également chez Nietzche, chez Spinoza et, dans un passé plus reculé, chez Epicure, il y a en permanence, dans la pensée et la mystiques dites athées, l’idée récurrente que la réalité ne se trouve pas là-bas, mais ici et maintenant, dans le présent et dans le monde.

Pour André Comte-Sponville, il est possible d’avoir une religion sans Dieu qui est la religion des valeurs de la république, de la mémoire communautaire à laquelle on appartient, et être un homme religieux, c’est être un homme de mémoire par rapport à la communauté dans laquelle on s’inscrit.

La mystique et la religion sans Dieu seraient donc possible sous la forme d’une mystique du monde et d’une religion de la communauté.

Michel Onfray

Pour Michel Onfray, le religieux renvoie à ce qu’on peut appeler une passion malsaine, il le reprend chez Nietzche qui critiquait le besoin de se référer à un arrière monde et la difficulté à accepter le monde tel qu’il est. On retrouve ici la thématique selon laquelle la réalité ne se trouve pas au-delà mais ici, donc être athée, cela veut dire renoncer à la passion des arrières mondes, accepter la matérialité et trouver son bonheur dans celle-ci, dans le corps et dans une jouissance esthétique de l’existence.

Cela amène Michel Onfray à célébrer ce qu’il appelle la sculpture de soi et à reconnaître celle-ci dans le Prince italien qui était cet homme fougueux, capable d‘être à la fois chef de guerre, organisateur, marchand, aventurier, séducteur, mécène et qui avait la capacité de jouir de tous les aspects de l’existence. On retrouve ce thème chez Diderot pour qui, être c’est communier à tous les aspects de l’existence avec passion, par rapport à cela, le religieux serait quelque chose de triste, une peur d’exister et un ressentiment à l’intérieur de l’existence.

Pour Michel Onfray et Diderot, exister n’est possible qu’à partir du moment où on accepte le tragique absolu de l’existence et où on ne va pas chercher dans un Dieu ou dans un autre monde, un sens ou une espérance. Le sens et l’espérance, on les trouve par soi-même, ici et maintenant, et c’est ce qui donne énormément de force pour vivre dans ce monde.

Il apparaît ici, que l’athéisme prend un sens différent dans la mesure où le renoncement à tout dieu et à toute autre dimension de l’existence, donne de l’énergie pour pouvoir s’engager dans le monde. Quand on pense l’existence de Dieu comme étant quelque chose qui signifierait que ce monde n’est pas la seule réalité et qu’il existe une autre réalité, cela limite l’existence, mais si on dit qu’il n’y a pas de Dieu, cela veut dire qu’il faut faire attention à la vie, profitons de la vie car nous n’avons qu’une vie et il n’y a pas de salut qui nous rattrapera.

En ce sens, on profite d’autant mieux de la vie qu’on a renoncé à tout espoir et c’est ce qui permet de comprendre le sens de la joie tragique. On retrouve cette thématique brillamment exprimée par Camus lorsqu’il dit qu’il est d’autant plus noble de vivre qu’il n’y a pas de Dieu, car vivre en pensant que Dieu existe est facile, mais vivre en pensant que Dieu n’existe pas et qu’il n’y a que cette vie vouée au néant, accepter une telle vie et la vivre de tout son être, apparaît comme un acte de générosité absolue.

Luc Ferry

La thèse de Luc Ferry est une thèse historique, si pour André Comte-Sponville Dieu est l’illusion, si pour Michel Onfray, Dieu est le ressentiment, Pour Luc Ferry, c’est le passé, bien qu’il soit critique à l’égard de Hegel, il a une vision Hégélienne de la relation à Dieu. En clair, le temps de Dieu est passé, Dieu a eu du sens dans un contexte chrétien à travers le moyen-âge et la pensée médiévale, mais aujourd’hui, le temps de Dieu est passé parce que depuis ce temps, la modernité est apparue et, avoir du bon sens, c’est faire partie de son temps, c’est-à-dire apporter des réponses pertinentes aux questions que le monde se pose.

La question de la vie et du progrès de l’humanité, celle de la construction de la démocratie qui permet à l’homme de vivre libre, celle d’un monde prospère qui permet de vivre dans le bien-être, d’un monde qui respecte la personne humaine dans un cadre démocratique et économique.

Le christianisme a eu du bon sens dans la mesure où il a donné un sens à la personne humaine, mais aujourd’hui, la réponse pertinente à donner à notre monde n’est pas donnée par la religion, mais elle est donnée par l’humanisme et, tout récemment, par le transhumanisme, c’est-à-dire le désir de fabriquer un monde qui respecte l’homme grâce à l’usage des nouvelles technologies. Le sens de la vie, c’est accepter le sacré de la personne et construire d’une part la vie privée et d’autre part développer le sens de l’amour des autres.

Une contradiction

A travers André Comte-Sponville, Michel Onfray et Luc Ferry, nous avons affaire à trois tentatives pour essayer de donner un sens à l’existence humaine, en expliquant qu’il est parfaitement possible d’avoir une religion et une mystique sans Dieu. On peut dire plusieurs chose par rapport à cela, quand on lit ces penseurs, on a le sentiment d’une contradiction car on ne peut pas à la fois vouloir une religion et être athée, on ne peut pas être athée et mystique. Il faut choisir, ou bien on est athée et à ce moment là on récuse la religion et la mystique, ou on est vraiment religieux et on n’est pas athée.

Ces trois penseurs prétendent qu’on peut  à la fois, être athée et religieux ou mystique, mais ils s’arrêtent là, c’est-à-dire qu’ils s’arrêtent à une pure affirmation qui ne repose sur aucune démonstration.

On peut apporter deux objections à cette affirmation :

La première c’est que quand on est religieux, on pratique une religion, on la vit et ce n’est pas simplement une déclaration. On n’a jamais vu un athée vivre une religion, on les voit faire de la science, de la morale, vivre un engagement social, mais on ne les voit pas avoir une pratique quotidienne avec des rituels, des prières, et des temps de recueillement profond. Donc quand on dit qu’on peut être religieux et athée, c’est inexact parce qu’on a une religion dans laquelle il n’y a pas de pratique religieuse, pas de rites ni de prières.

La deuxième objection c’est que quand André Comte-Sponville nous dit que la république et la mémoire républicaine est une religion, il faut se rappeler qu’au départ, la République a été construite contre la religion, et c’est au fur et à mesure de son développement qu’elle est devenue une religion. La République, c’est le contraire du royaume, si le royaume donne la souveraineté à un roi qui a la bénédiction divine, la caractéristique de la république, c’est de se débarrasser totalement de Dieu et du roi pour conférer la souveraineté au peuple.

Au départ, le projet de la République était de constituer une société sur des bases purement rationnelles et juridiques, en se passant de toute religion, or en 1792, Robespierre a éprouvé le besoin d’introduire à l’intérieur de la République la notion de culte de l’être suprême parce qu’il s’est rendu compte qu’il est impossible de bâtir une société sans une religion. Ceci est très bien compris par Auguste Conte dans son Catéchisme positiviste où il revendique la religion et la prière pour la société parce qu’une société se fonde sur une foi, une ferveur et une espérance collectives.

Le mythe collectif créateur 

Ce qui fait que nous vivons les uns avec les autres, ce n’est pas le calcul et l’intérêt, c’est que nous vivons ce qu’on peut appeler « un mythe collectif créateur » car nous croyons qu’il est possible de vivre les uns avec les autres, de connaître le bonheur et de construire quelque chose d’éminemment respectable et enthousiasment. Autrement dit, une société se fonde sur une foi commune, dans un destin commun lié à un idéal commun, et s’il n’y a ni foi, ni idéal, ni rassemblement collectif autour de cette foi et de cet idéal, la société est impossible.

On nous a fait croire depuis les Lumières que le calcul rationnel suffisait à établir une société et que celle-ci pouvait reposer sur un pacte de sécurité collective. Ceci est impossible car si nous essayons de vivre avec, autour de nous des personnes dont le mode d’être est uniquement le calcul, l’amitié est impossible, on a l’impression d’être instrumentalisé et finalement, tout le monde fini par se méfier de tout la monde.

Une société ne peut pas se fonder sans religion, elle ne peut pas être l’objet de la pure rationalité et ce sont les esprits révolutionnaires qui le comprennent. Robespierre a compris la nécessité d’instaurer le culte de l’Etre suprême, Auguste Comte a compris la nécessité d’écrire un catéchisme positiviste, Lénine, Staline et Mao ont établi le culte de la personnalité parce qu’ils se sont rendus compte qu’une société ne pouvait pas être bâtie simplement sur un aspect scientifique.

Il y a bien évidemment des aspects de calcul, de rationalité et de science dans une société, mais on est dans l’illusion en pensant que le monde peut se passer de mythes créateurs et fédérateurs.

Cérémonies, rites et prières

La caractéristique d’une religion, ce sont les cérémonies, les rites, les prières, c’est la foi autour d’un idéal et la capacité de mettre en forme cet idéal à travers une foi collective, mais ce qui fonde la foi, l’idéal et l’enthousiasme collectif, c’est quelque chose qu’on peut appeler l’Autre, et L’Autre, c’est l’exceptionnel de l’existence. Quand des humains bâtissent une religion, ils font  des cérémonies, des rites et des prières.

Nos sociologues et nos psychologues expliquent que la psychologie et la sociologie suffisent à expliquer ces cérémonies, rites et prières, car chacun a besoin d’habitudes et se reconnait dans des habitudes individuelles ou collectives. Le religieux, à titre individuel ou à titre collectif, serait la mise en forme des habitudes personnelles qui permettent de structurer notre vie psychique et nos relations collectives.

Ceci est faux parce que lorsque nous avons des rites ou que nous faisons des cérémonies et des prières, il ne s’agit pas simplement de répétitions, certes il y a des répétitions, mais il y a surtout ce qui les fonde, c’est-à-dire l’exceptionnel. Vous et moi, nous faisons des rites, des cérémonies et des prières lorsqu’on invite quelqu’un que l’on aime et que l’on veut honorer et traiter de façon exceptionnelle. On va mettre la plus belle nappe,  les plus belles assiettes, faire la meilleure cuisine, et la manière dont on va le recevoir va être ritualisée, le tout à l’intérieur d’un cérémonial qui passe par la demande qui est la prière et par le remerciement après l’invitation. C’est un ensemble qui relève de la célébration même de l’existence et de ce qu’il peut y avoir de plus exceptionnel dans celle-ci.

Si on veut aller au bout de la religion, on trouve nécessairement Dieu sous la forme du tout Autre et de l’exceptionnel qu’on a envie d’honorer et de célébrer. Si nous ne mettons pas Dieu au centre de la religion, il n’y a plus de religion, il n’y a que, des cérémonies, des prières et des rites desséchés et répétitifs, cela fini par un écroulement du religieux, il n’y a plus de rite, plus de prière et plus de cérémonie, et il y a une socialité qui va en décrépitude. Nous nous en apercevons dans notre société, Dieu n’existe plus, la religion n’existe plus, il n’y a plus de sens de la cérémonie, du rite et de la prière, il y a un délabrement progressif de la vie sociale où on s’aperçoit que les rituels du quotidien qui sont le respect, l’effacement devant l’autre, sont bousculé et balayés parce qu’il n’y a plus de Dieu, plus de religion, plus de cérémonies de rites et de prières, on ne voit plus l’intérêt de tout cela.

Ce qui permet de voir l’intérêt d’une religion, c’est le souffle créateur divin qui est à l’intérieur de la religion, qui est proprement exceptionnel et que l’on a envie de vénérer et de célébrer, en ce sens, il n’est pas vrai qu’on puisse fonder une religion sans Dieu, ça ne marche pas, ça n’a jamais marché et ça ne marchera jamais.

L’expérience mystique sans Dieu

On parle d’expérience mystique sans Dieu, or une expérience mystique est une expérience transcendante où on se trouve projeté dans l’au-delà de nous-mêmes, dans un autre temps, dans un autre espace, dans un autre rapport existentiel, c’est-à-dire que l’expérience mystique, c’est l’expérience à l’intérieur de laquelle nous rencontrons la transcendance dans un acte de communion intense et ne faisons plus qu’un avec elle.

Dans l’expérience mystique, nous sortons du monde profane et banal pour rentrer dans un monde exceptionnel où tout est saint, et non pas sacré, car le sacré marque une limite alors que la sainteté marque une louange. Un monde sanctifié est un monde purifié qui nous emmène dans quelque chose qui est l’exceptionnel d’exister.

La communion des âmes

On parle de mystiques sans Dieu et de l’expérience mystique de la communion des âmes, on dit que l’on peut connaître la communion des âmes qui est un cœur à cœur dans l’intime. Oui mais, si cette communion des âmes n’est pas bénie par Dieu et si Dieu n’est pas investi dans cette communion, elle se dessèche. Lorsque dans l’amour, on n’est que deux, le grand risque c’est d’être dans une relation en miroir où ce que l’on aime dans l’autre est notre propre reflet et on prend une sorte de coïncidence des reflets qui s’enchantent et se reflètent l’un dans l’autre pour une communion authentique.

Il y a bien sur, des aspects de la communication humaine qui passent par le plaisir de rencontrer une autre âme dans laquelle nous nous reconnaissons parce qu’elle nous renvoie à nous même et qu’elle dit des choses que nous nous disons à nous-mêmes, mais il y a une expérience de profondeur qui doit intervenir dans la relation de communion des âmes pour que celle-ci puisse être totale.

Quand on est vraiment dans une relation de communion des âmes, on partage tout, en particulier l’essentiel et le fondamental, si on ne peut pas partager le tréfonds de l’existence avec la personne qu’est à nos côtés, la communion des âmes, aussi sympathique et agréable soit-elle, ne pourra pas aller dans les profondeurs. Pour qu’il puisse vraiment y avoir communion des âmes, il faut qu’il y ait quelque chose d’exceptionnel qui rentre à l’intérieur de l’existence. C’est-à-dire qu’il y a des moments d’extrême amitié ou d’extrême amour où on devient prêtre et prêtresse l’un pour l’autre, à un moment, l’autre est capable de nous initier aux plus hauts secrets et aux plus hauts degrés de l’existence. L’amitié est d’autant plus amicale et l’amour d’autant plus amoureux qu’il y a quelque chose de l’ordre du passage à un autre niveau par la prêtrise.

Un homme devient homme par une femme qui a cette dimension de prêtrise en elle et une femme devient femme par un homme qui a aussi cette dimension, alors quelque chose de l’ordre de la Parole des profondeurs apparaît à l’intérieur du couple et de la relation. En ce sens pour qu’il y ai couple il faut qu’il y ai trois personnes, c’est quelque chose qui est rappelé dans les Evangiles, il y a l’époux, il y a l’épouse et il y a l’ami de l’époux, l’ami de l’époux ou de l’épouse, c’est exactement ce moment de prêtrise où quelque chose de plus apparaît dans la relation humaine et cela fait que la relation est exceptionnellement humaine parce que quelque chose d’exceptionnel vient à l’intérieur de celle-ci.

L’extase dans la nature

Dans l’expérience, on peut avoir quelque chose de l’ordre de l’extase et André Comte-Sponville décrit très bien une extase qu’il a eue dans la nature où il a fait l’expérience d’un sentiment de paix absolue, et il dit qu’à ce moment là, il n’avait besoin de rien d’autre.

Cela est vrai, mais c’est temporairement vrai, c’est-à-dire que la nature possède en elle des énergies qui réveillent nos énergies intérieures et on peut avoir des moments d’extase dans la nature lorsque nous sortons du monde de la banalité pour rentrer dans le monde de la communion cosmique. Encore faut-il que cette communion cosmique ne retombe pas, et que son énergie puisse se déployer totalement, c’est-à-dire que celle-ci soit le point de départ d’une aventure esthétique, poétique et mystique. Si l’expérience cosmique est simplement limitée à elle-même, elle finit par retomber dans la banalité et c’est ce qui fait que souvent, nos expériences cosmiques ne sont pas nourrissantes.

Cela fait penser à ces personnes qui regardent avec beaucoup de sincérité un coucher de soleil sur la mer et on a le sentiment qu’ils commencent à comprendre quelque chose, mais il n’y a pas de suite parce qu’elles reviennent dans la vie quotidienne et reprennent les mêmes conversations à propos de l’état de l’homme, de la société, de la politique, et elles vont continuer de tourner en rond.

C’est dommage, car il y avait une étincelle qui venait de l’au-delà et qui pouvait être le point de départ de quelque chose de l’ordre de ce que trouvent les artistes dans une expérience cosmique, car l’expérience cosmique est à la base de la musique, de la peinture, de la poésie c’est la base de la parole intérieure et de la libération du Verbe intérieur.

La nature est le point de départ de la culture, mais c’est aussi la point de départ d’une aventure transcendante et c’est en ce sens que Dieu apparait à l’intérieur d’une expérience de la nature, mais encore faut-il bien poser la situation.

Beaucoup de personnes disent qu’elles n’ont pas besoin de Dieu pour avoir une extase parce qu’elles ont eu une expérience mystique avec la nature, et qu’à certains moments, elles se sont senties en paix dans la nature. Il est très bien qu’elles aient eu ce sentiment de paix pendant quelques minutes, mais cela est d’une grande banalité, et c’est un discours d’une pauvreté confondante.

Le fait qu’elles s’arrêtent pendant 5 minutes devant un coucher de soleil en trouvant cela formidable ne veut pas dire qu’elles n’ont pas besoin de Dieu, au contraire, cela veut dire qu’elles ont urgemment besoin de Dieu parce que le coucher de soleil qui n’a duré que 5 minutes devrait durer toute la vie et il est regrettable de ramener l’expérience esthétique de toute une vie à 5 minutes. A ce moment là, on peut dire qu’on rencontre Dieu à l’intérieur d’un paysage, le paysage n’est pas Dieu, mais il est le point de départ d’une aventure divine et c’est quelque chose qui change notre vie.

Chaque jour, il y a des petites pointes qui viennent du ciel et qui sont des moments extatiques de l’existence, elles nous sont données dans notre quotidien, mais qu’en faisons-nous ?  Dieu, si on regarde bien, nous parle dix fois par jour, et dix fois par jours nous avons l’occasion de nous ouvrir à une expérience céleste. Nous avons besoin de Dieu pour donner de l’avenir à notre présent. Vivre ici et maintenant dans le monde et vivre au présent, est effectivement calmant et thérapeutique par rapport aux projections que l‘on peut avoir dans le passé ou dans l’avenir. Il vaut mieux vivre dans le présent que regretter le passé ou craindre l’avenir, mais le présent, s’il n’ouvre pas sur une expérience céleste, n’est plus un présent, c’est quelque chose qui devient insignifiant et d’une banalité à pleurer.

C’est une idée que l’on retrouve dans tout le souffle de la Bible où c’est Dieu qui donne de l’avenir à tout, les choses existent parce qu’au départ, elles sont créées pour avoir un avenir.

L’érotisme

L’érotisme est souvent convoqué pour parler d’une mystique sans Dieu et depuis Mai 68, on a pensé qu’on n’avait plus besoin de religion et qu’il suffisait d’avoir une extase érotique pour avoir une expérience mystique. On peut dire oui  et non, beaucoup de gens ont une vie érotique qui est mystique au départ, mais qui à la longue n’est plus mystique et fini même par ne plus être érotique.

Parfois, on arrive même à un effondrement de l’érotisme où on vit quelque part « l’enfer » de l’érotisme. C’est quelque chose qui apparait dans le livre de Bataille L’érotisme où il explique que l’érotisme est fondé autour de trois éléments : L’érotisme, la violence et le sacré, pour lui la violence fait partie intrinsèque de l’érotisme et en particulier ce qu’il appelle « la souillure », c’est-à-dire que le comble de la violence, c’est de pouvoir souiller l’objet même qui produit la jouissance érotique. Il semble que bataille n’ai jamais voulu faire rentrer Dieu dans l’expérience érotique et il en subit les conséquences.

L’expérience érotique est une expérience de haute connaissance, qui nous amène vers l’Eros qui est le désir et c’est la force irrésistible qui nous emmène vers Dieu. On trouve cela chez les pères du Désert et à la base de la théologie de Grégoire de Nysse qui nous dit que Dieu s’exprime dans l’existence à travers l’Eros qui est le désir irrésistible. Le désir irrésistible, c’est la même chose que le destin, il y a des moments dans l’existence où nous sommes irrésistiblement attirés par certaines personnes, certaines choses qui nous correspondent dans l’intime et qui nous donnent envie de nous dépasser totalement.  A ce moment là nous faisons une expérience érotique divine, c’est-à-dire que nous sommes amenés à travers un divin irrésistible, vers le sommet de nous-mêmes.

On comprend ici, l’érotisme sacré ou ce qu’on peut appeler la nuptialité, c’est-à-dire la rencontre du couple, quand quelqu’un peut révéler l’être irrésistible de l’autre et lui donner sa beauté. L’un révèle à l’autre sa dimension « destinale » et on a affaire à quelque chose qui ouvre sur l’Amour infini.

Il est évident que quand l’érotisme n’est pas habité en profondeur par ce désir irrésistible, il devient décevant et on voit apparaitre la dynamique de Bataille où il entend par violence, le fait de fracasser les limites de la vie quotidienne pour essayer de produire une extase sous la forme de ce qu’il appelle « la suffocation », c’est-à-dire une forme d’audace liée à la transgressions et à la souillure où on produit quelque chose de pervers qui fascine les participants de ce genre d’érotisme. On a alors affaire  à quelque chose d’infernal.

Rien ne peut se faire sans l’Autre

On se rend compte que lorsqu’on rentre dans les expériences mystiques, si on veut coller à la réalité, rien ne peut se faire sans l’Autre, et en ce sens il ne peut pas y avoir de religion ou de mystique sans Dieu. Aujourd’hui, ceux qui défendent la mystique ou la religion sans Dieu n’ont qu’un seul argument pour les légitimer qui consiste à dire que si on refuse la mystique et la religion sans Dieu, c’est qu’on n’est pas tolérant et qu’on ne respecte pas la laïcité. Respecter la laïcité et être tolérant, cela voudrait dire qu’on peut avoir une religion et une mystique avec Dieu, mais qu’on peut tout aussi bien les avoir sans Dieu. Ce qui dit cela, c’est le nihilisme, c’est la destruction de toute valeur et de toute constitution du sens, c’est véritablement ce qu’on peut appeler la dissolution de la pensée.

Si on veut parler de religion et de mystique sans Dieu, il faut parler d’une vraie religion et d’une vraie mystique, ce faisant, on découvre alors que Dieu est toujours présent au fond du religieux et de la mystique, Dieu n’est pas une invention occidentale, Dieu est une expérience que l’on trouve partout dans l’humanité car les hommes de toutes les cultures ont le sens d’une puissance supérieure devant laquelle ils s’inclinent et qui leur procure un état bénéfique.

Ce qui distingue Dieu dans le christianisme du Dieu des autres religions, ce sont les niveaux de manifestation, l’expérience de s’incliner devant plus haut que soi est une expérience universelle, mais la caractéristique du christianisme, c’est qu’à partir de cette expérience, on a assisté à des niveaux de révélation de plus en plus hauts. Cela veut dire que toutes les expériences de Dieu ne sont pas les mêmes, mais l’expérience chrétienne n’annule pas les autres, au contraire, elle leur propose les moyens d’aller dans leur accomplissement.

Bouddhisme et christianisme

On explique que le bouddhisme serait une religion sans Dieu et déboucherai sur une mystique sans Dieu, c’est une erreur totale de penser que le bouddhisme est un athéisme, le Bouddha disait : « Si vous pensez que Dieu existe, vous êtes dans l’illusion, mais si vous pensez que Dieu n’existe pas, vous êtes également dans l’illusion », c’est-à-dire que quoiqu’on dise de Dieu, on est dans l’illusion parce que la réalité de Dieu ne correspond absolument pas à ce qu’on peut en penser. En ce sens, le Bouddhisme est davantage un apophatisme qu’un athéisme, c’est une préparation à ce que peut être l’expérience de Dieu, en voyant la ferveur extraordinaire des bouddhistes, on comprend qu’ils ne sont pas éloignés du Christ mais qu’ils sont en chemin et préparent sa venue et parfois, avec une profondeur et une sincérité qui nous manquent quelque peu.

L’homme trinitaire

Ce qui nous manque, c’est d’avoir un certain sérieux à propos de l’expérience humaine, c’est-à-dire de revenir à l’homme trinitaire que nous sommes. Il y a trois plans dans l’existence, la matérialité, la personnalité et la transcendance et il faut que ces trois plans vivent. Nous avons tendance à tout ramener à la matérialité et à la personnalité humaine en oubliant le plan transcendant. La matérialité nous renvoie à la nature et à toute la sphère de l’économie, du travail et de la richesse pour pouvoir survivre, cela nous renvoie à un type de religion qui est la religiosité de la nature. Notre humanité nous renvoie à une religiosité liée à la socialité qui fait penser à celle des Grecs et des Romains qui avaient le sens de la religion de la cité. Mais pour que l’homme et la matière puissent vivre, il faut que l’exceptionnel vive. Dieu ne retire rien à la matière et à l’homme, au contraire, il permet de les illuminer, car lorsqu’on a le sens de l’exceptionnel lié à ce Tout Autre à la fois paternel, intime et ineffable qu’est Dieu, on va regarder la matière et l’homme avec les yeux de l’exceptionnel et en les voyant ainsi, on va les bénir et ils vont nous donner de la joie.