Nicolas Berdiaef

L’éthique créatrice

Un roi est une personne avec un visage. Un pays est toujours représenté par une personne avec un visage, sans cela, il ne peut pas être représenté. Le roi grandit les autres, il est humble et rayonnant, c’est une personnalité humaine et créatrice. La royauté, c’est cela, et ce n’est pas du tout la figure d’un pouvoir injuste. Nous sommes marqués par l’absolutisme royal de louis XIV qui n’a rien à voir avec la dimension profonde du roi.

J’aimerai mettre en relation ceci avec l’éthique de la création chez Nicolas Berdiaef.  Nous reviendrons sur le problème de la création, sa signification et sur ce que Berdiaef entend par une éthique paradoxale. Il y a un lien entre l’éthique royale et l’éthique de la création. Nous sommes là dans la véritable éthique chrétienne, c’est-à-dire une éthique royale, une éthique de la création, et nous sommes loin de la culpabilité judéo-chrétienne dont on parle tant.

Spinoza, l’art et la création

Pour Spinoza, la création est un mythe, pour lui, il est impossible de créer. Dans la perspective de Spinoza, c’est compréhensible, car pour lui, il est impossible de commencer radicalement quelque chose, on part toujours de quelque chose, on est toujours déterminé par quelque chose et on n’est pas au-dessus de la nécessité. Spinoza explique que nous vivons parce que nous sommes déterminés à vivre et nous faisons, non pas ce que nous voulons, mais ce qu’il faut.

Il y a là quelque chose de juste et, paradoxalement, de créatif. Si on interroge un artiste, il dira toujours qu’il obéit à une nécessité intérieure qui fait qu’il n’a pas le choix. L’Art est pour lui une nécessité vitale. On n’est pas artiste parce qu’on décide de l’être de manière arbitraire, mais parce que cela se présente à nous d’une manière incontournable. De ce point de vue, il n’y a pas de création, mais c’est cela la création, à condition d’aller plus loin que Spinoza.

Lorsqu’on est artiste, on est poussé à l’être de l’intérieur, peut être par des circonstances historiques, politiques, sociales ou psychologiques. Comme dirait Julien Gracq, on est un artiste pour « sauver sa peau » parce qu’il y a une urgence qui nous parle. Mais ceci n’explique pas la création, car si on expliquait la création par les raisons objectives que l’on a citées, il y a quantité de gens qui sont dans les mêmes circonstances politiques, historiques, sociales ou psychologiques et qui ne sont pas artistes pour autant.

On peut se demander pourquoi dans les mêmes circonstances, une personne est artiste et pas les autres. La causalité qui s’exerce sur Léonard de Vinci ou sur Mozart est la même pour tout le monde. Pourquoi n’y a-t-il qu’un seul Mozart et qu’un seul Léonard de Vinci ? Cela signifie qu’il y a effectivement une nécessité dans l’art, mais celle-ci n’est pas seulement extérieure mais elle est également intérieure. C’est une nécessité vitale et, il faut le dire, assez mystérieuse. C’est la raison pour laquelle je crois que lorsqu’il y a art et création, il y a nécessité et quelque chose en plus qui s’exprime à l’intérieur de la nécessité.

J’aime bien cette idée qui consiste à dire que penser, c’est se poser des questions éternelles dans une situation temporelle et existentielle. Il en va de même avec l’art qui est l’expression d’une situation existentielle précise mais également transcendante et mystérieuse. C’est ce qui fait qu’il y a création. Il y a quelque chose qui est objectif, rationnel, existentiel et déterminé ; et puis, il y a quelque chose en plus qui nous parle d’une manière spécifique et qui fait que l’on va rentrer dans l’art. On rentre dans l’art parce que, à la suite d’une situation déterminée objective, l’art nous a parlé et nous avons parlé à l’art. Bien sûr on ne se serait jamais posé la question de l’art s’il n’y avait pas eu telle ou telle situation objective, et en même temps, il y a un mystère qui nous appelle.

Spinoza n’est pas allé assez loin dans la compréhension de l’art et de la création parce qu’il n’a vu que la nécessité vitale, logique, sociale, rationalisable, mais il n’a pas vu qu’il y a une nécessité d’un autre ordre qui est de l‘ordre de l’appel et de la réponse. Dans l’existence nous sommes déterminés par la terre et par le ciel, nous sommes déterminés par en bas mais également par en haut. Il est dommage que dans notre perception rationnelle du monde, nous ne tenions pas compte de ce qu’on pourrait appeler le déterminisme divin. Nous n’avons qu’un demi-déterminisme, il nous manque un déterminisme global qui soit un déterminisme matériel et en même temps, un déterminisme du mystère.

L’expérience de la création

Vivre c’est aussi entretenir un dialogue avec la vie où des choses nous sont dites spécifiquement. Je suis frappé de voir que lorsqu’on parle de l’homme et du monde, on ne parle jamais de la vie et du dialogue que nous avons avec la vie. La morale, l’art, la vie, sont des personnes avec qui nous rentrons en contact.

L’expérience de la création, c’est l’expérience du nouveau et, plus spécifiquement, de l’originalité. L’originalité renvoie à l’origine qui désigne le climat psychologique et spirituel qui préside à l’apparition de quelque chose.

Chez Nietzche l’origine, relève des forces psychologiques et vitales qui y sont en jeu. Pour lui, il y a des forces nobles et des forces basses. Ce qui fait l’origine de quelque chose, c’est le type psychologique, spirituel et moral qui est en jeu. Est-ce que c’est noble ou bien est-ce que c’est bas ? Nous comprenons alors ce qu’est l’originalité, c’est ce qui se passe lorsqu’il y a une origine qui est grande, belle, forte et élevée, capable de s’imposer. L’originalité est de l’ordre de la grandeur. Nous venons de quelque de chose de grand, de vaste et de large. L’homme n’est pas simplement le produit de l’évolution au sens matériel de terme, il est aussi le produit, dans l’existence, de quelque chose de fort et puissant.

Là, nous commençons à comprendre ce que veut dire créer, c’est faire l’expérience de la grandeur, et à cette occasion, dire quelque chose d’original et être original. On est original quand on est grand et qu’on voit les choses de manière large. L’originalité se remarque autour de nous, parce-que, malheureusement, nous sommes environnés par la banalité, on ne cesse de répéter des phrases et de comportements tout faits. Nous avons une vision du monde toute faite parce que nous n’avons pas de grandeur, pas de noblesse, nous n’avons pas cette générosité qui fait que l’on va donner quelque chose de soi-même pour faire exister quelque chose de grand, de noble, de fort et de généreux.

L’expérience de la création, c’est ce qui part du dialogue avec la vie et de la grandeur, de la noblesse, de la beauté qu’il peut y avoir dans l’existence, pour faire exister cela. Là, on voit apparaître quelque chose de singulier. Il est vrai que la création se trouve à chaque fois que l’on voit apparaitre quelque chose de grand et de singulier.

L’univers commence avec l’Homme

Je crois que la création est liée à une affirmation d’une certaine intensité vitale. L’existence humaine est étonnante car, il y a l’univers matériel, et au sein de cet univers il y a l’apparition de l’homme qui le transforme en un univers conscient. Grâce à l’homme l’univers n’est plus simplement matériel mais il est aussi conscient. Il est merveilleux que l’homme existe parce que ce n’est pas simplement l’homme comme figure génétique, mais ce sont « les hommes », on peut dire que chaque être humain, là où il est, fait apparaitre l’univers conscient. Il y acette belle phrase de Saint-Augustin, citée par Anna Arendt à la fin de son livre sur le système totalitaire qui dit : « Dieu a créé l’homme pour que l’univers ait un commencement », il est évident que s’il n’y avait pas eu l’homme, s’il n’y avait eu qu’une éternité de matière, le monde n’aurait pas vraiment commencé.

Le monde commence lorsqu’il se met à vivre pour quelqu’un, dans une relation du « je » et du « tu », ce qui fait que le monde commence, c’est qu’il y a un homme pour le regarder, pour le tutoyer et pour avoir un dialogue avec lui. Là nous trouvons quelque chose d’original et cette originalité se trouve en chaque être humain. L’univers commence à partir de chacun d’entre nous, à partir du dialogue qu’il peut entretenir avec la vie. Nous avons là un élément supplémentaire pour comprendre la création, qui n’est pas simplement l’apparition de la vie et de sa grandeur, mais aussi cette grandeur toute particulière de l’homme qui est capable de faire vivre l’univers en le tutoyant et en se laissant tutoyer par lui.

Ce qui manque à Spinoza, c’est le sens créateur de la subjectivité, et cela nous manque à nous tous. Nous n’avons pas une assez haute idée de l’homme et de la subjectivité. Nous sommes environnés et dévorés par un discours qui ne cesse de nous expliquer que l’on est moral si on minimise l’homme et si on ne lui donne pas trop d’importance. Bien évidemment, il y a une importance que l’on donne à l’homme qui est détestable, ce qui se passe lorsqu’on donne trop d’importance à l’égo et qu’on imagine que tout vient de l’homme en oubliant la vie et le dialogue avec elle.

Mais il y a quelque chose qui n’est absolument pas de l’ordre de l’égo, lorsque je prends l’homme et la subjectivité humaine très au sérieux, et qu’en cela, je vois l’homme comme figure de l’Esprit. L’homme nous importe, non pas par rapport à la fierté de notre petit moi, mais pour des raisons spirituelles. Lorsque je me fais une idée de la présence de l’homme et de chaque être humain dans l’univers, l’univers devient extraordinairement spirituel. L’univers n’est plus seulement matériel, il devient un univers conscient et il ne l’est pas seulement vaguement du fait de l’esprit humain, mais il l’est extraordinairement du fait de la multiplicité des hommes qui le peuplent et le font vivre.

Avec l’homme, l’univers a un véritable commencement. Et non seulement cela, mais l’univers est original. L’expérience de la création, c’est ce qui se passe lorsqu’on naît à la vie, lorsqu’on passe de la vie matérielle à la vie spirituelle. Cela est totalement original et extraordinairement nouveau, c’est cela la création. Berdiaef a encré et placé toute sa dimension éthique sur le plan de la création. Lorsqu’il écrit un livre sur la morale, il parle d’une éthique créatrice.

L’éthique créatrice chez Berdiaef

Pour nous une éthique de la création ne veut rien dire parce que, en général, le créateur est une notion abstraite, nous admirons la notion de création sans vraiment savoir ce que cela veut dire. Ce n’est pas du tout l’apparition de quelque chose de génial appartenant à des individus qui seraient surdoués, mais l’éthique de la création, c’est ce qui se passe lorsqu’on passe d’une vie simplement matérielle à une vie spirituelle, c’est-à-dire à une vie qui se rend compte de l’existence de l’homme et de chaque homme, et qui devient grande et forte.

Lorsque j’ai parlé de l’éthique royale, j’ai rappelé qu’un roi, c’est celui qui a un nom, un visage, qui ennoblit les choses et qui grandit le monde autour de lui. Avançons dans cette vision pour aller, non plus dans la dimension royale, mais dans la dimension créatrice. Chez Berdiaef, cette vision s’enracine dans trois notions fondamentales.

La première c’est celle de la personne et de la liberté, la deuxième c’est l’expérience de la tragédie, et la troisième c’est le sens qu’il convient de donner à ce qu’on peut appeler, la religion, la mystique et le Christ.

La personne et la liberté

A la base de la pensée de Berdiaef, il y a l’expérience de la personne. Cette expérience est un peu difficile pour nous parce que la personne a été marquée par le personnalisme communautaire d’Emmanuel Mounier qui n’est pas très engageant et plutôt ennuyeux. Autour de nous, on entend dire qu’il faut respecter la personne humaine, mais tout cela est finalement très impersonnel. Or, je crois qu’il faut revenir à une expérience forte de la personne. La personne, malheureusement, on en a fait une entité, et même un étendard assez moralisateur et culpabilisateur et finalement très éloigné de ce qu’est la personne. La personne n’est pas une réalité, c’est une expérience et on ne la comprend que si on la vit. Il faut comprendre la personne à travers l’expérience personnelle de Berdiaef. Cette expérience, c’est quelqu’un qui dit « je » et qui ose raconter quelque chose de l’ordre de l’intime qui le fait véritablement vivre, à ce moment-là, on voit apparaître la personne.

L’expérience vivante de la personne, c’est ce que nous voyons apparaitre lorsque nous disons « je » et que nous essayons vraiment de vivre ce que nous pensons. C’est le miracle auquel est confronté Descartes lorsqu’il se rend compte que le moi et la pensée c’est la même chose. On pense parce qu’on dit « Je » et on dit « je » parce qu’on pense. Dire « je », penser et vivre les choses de l’intérieur, c’est la même chose. Ceci est important parce que toute la pensée de Berdiaef part de l’intérieur et de l’expérience intense qu’il a faite de l’existence. Cette expérience c’est ce qui l’amène à comprendre l’importance de l’Homme et des hommes. Il y a le « moi », il y l’Homme, il y a les hommes. C’est la même chose que ce qui se passe lorsque j’ai conscience que l’existence est intensément spirituelle. Lorsque nous faisons cette expérience, nous voyons apparaitre trois idées fondamentales.

La première, c’est celle de la présence, la deuxième celle du symbole et la troisième, celle de la communion.

La présence

Un monde que je vis de l’intérieur en disant « je » et en n’ayant pas peur de dire des choses que je sens et que je vis devient un monde spirituel qui est un monde de présence. La présence, c’est la même chose que la résonnance infinie et c’est la juste appréciation de ce qu’est une expérience de la pensée. Dans votre vie, vous avez pensez lorsque vous avez entendu résonner des choses à l’intérieur de vous-même, qui ont eu une telle résonnance que vous y pensez encore. Ça se pense encore en vous, ça médite en vous, ça vous pétrit et c’est quelque chose qui vous habite. Ce qui nous fait penser, ce sont des choses extraordinairement drôles ou heureuses et extraordinairement profondes.

La parole Saint Augustin : « Dieu a créé l’homme pour qu’il y ait un commencement », c’est une chose qui me fait penser depuis des années, j’ai médité là-dessus parce que je trouve cette parole extraordinaire. De la même manière on m’a raconté des histoires drôles et lorsque je me les raconte j’en ris encore, il y a un rire qui ne finit pas. Là, nous sommes dans quelque chose qui est de l’ordre de la pensée et de la présence. Lorsque vous aimez un être, vous pensez à lui et il est là, vous faites vivre sa présence et sa résonnance infinies. Penser, c’est laisser cette résonnance s’installer en soi. Cela nous fait rentrer dans la réalité poétique de l’existence qui est pleine de correspondances.

Olivier Rey disait qu’il y a deux possibilités de penser la nature, soit comme un ensemble homogène, soit comme un ensemble hétérogène. Lorsqu’on la pense comme un ensemble homogène, on est un peu comme Descartes qui identifie la nature à un grand espace avec des figures. Cette vision de la nature ne fait rien résonner en moi, certainement que le mathématicien qui aime combiner des figures, adorera cette vision géométrique parce qu’il pourra jouer avec elle, mais chez moi, elle ne provoque pas d’émotion poétique.

A l’inverse, la vision hétérogène de la nature, c’est ce qui se passe lorsque Pascal regarde la nature et qu’il y voit quelque chose d’immense derrière la matérialité. Pour lui la nature c’est la confrontation entre la matérialité et quelque chose d’immense derrière celle-ci. Olivier Rey voit dans la nature la distribution de l’immensité et de la grandeur à travers ce que l’on peut appeler un réseau analogique. C’est ce qui se passe lorsque vous avez l’expérience de l’immense et de la grandeur qui se disent de milles façons qui résonnent les unes avec les autres et entretiennent une résonnance. Là, nous sommes dans une véritable expérience de la présence, de la nature et de la vie.

Je suis dans l’expérience de la vie, je ressens cette grandeur en moi, je vois cette immensité et cette beauté se répercuter autour de moi, je savoure cette expérience et j’ai du plaisir à la faire vivre en moi. Je suis dans une expérience personnelle de la nature et c’est une expérience que je vis tous les jours. Par exemple, je perçois cette merveilleuse beauté de la vie s’exprimer en regardant le soleil parisien ou en humant la fraicheur du matin. Il y a quelque chose dans le soleil de l’après-midi comme dans la fraicheur du matin qui est un réseau analogique exprimant l’immensité, la beauté, la transcendance qui se distribuent de mille manières dans la vie quotidienne.

Le symbole

C’est le deuxième point qui me parait important et je trouve Berdiaef assez génial lorsqu’il dit : « Tout ce que nous voyons autour de nous est la symbolisation d’une personne ». Du fait du matérialisme athée qui gouverne notre vision du monde, nous pensons en général, que la réalité c’est la matière et que l’homme est un sous-produit de la matière. Pour nous la subjectivité humaine est la symbolisation de quelque chose de matériel. Berdiaef nous dit l’inverse, à savoir que la matière autour de nous est la symbolisation de quelque chose de personnel. Dans le matérialisme athée, la personne est la symbolisation de la matière, dans la vision créatrice de Berdiaef, la matière est la symbolisation de la personne.

Imaginez que tout ce que vous voyez autour de vous est la symbolisation de quelque chose de personnel, qu’en fait la matière n’existe pas et que ce qui existe vraiment, c’est la subjectivité, que le monde est une gigantesque subjectivité. Là nous comprenons ce que veut dire l’expérience de la personne. Je pense que c’est une des pensées les plus audacieuses que l’on puisse avoir, parce que nous avons tous grandis dans un monde et une culture où dire que l’univers était la symbolisation d’une subjectivité est interdit, on n’a pas le droit de le penser car cela est reçu comme la transgression absolue. Nous avons tous été conditionnés à penser que la réalité est la matière, que l‘homme est un sous-produit de la matière et qu’il n’y a pas de subjectivité. La subjectivité n’existe que pour les consciences infantiles qui imaginent derrière la réalité un grand personnage, comme on imagine l’existence du père Noël.

Penser que la nature est la symbolisation d’une subjectivité infinie, est-ce que, c’est être un enfant et avoir une vision totalement naïve et régressive de la réalité ? Je ne le crois pas parce que c’est exactement ce qui se passe lorsque je vis et que je suis dans la réalité. Je suis dans la réalité lorsque la matière est de la vie et je suis dans la mort lorsque vie est de la matière. Je suis dans la réalité quand je suis éveillé, lorsqu’en me mettant à ressentir les choses de l’intérieur, je sens une énergie et un dynamisme infinis qui s’emparent de moi, je suis dans l’extraordinairement vivant de la vie et ce vivant me parle et m’inspire.

Cela ne m’empêche pas de voir l’altérité des choses et de la respecter, mais cela me permet de la reconnaitre. Si je me trouve dans l’extraordinairement vivant de la vie, je vais comprendre que tout est extraordinairement vivant. La personne en face de moi est vivante, et je vais donc y faire très attention. Je vais regarder l’univers, toutes choses et toutes personnes en y faisant très attention. Cela ne m’empêchera pas de faire exister les choses en respectant celles-ci et non pas en vivant une sorte de communication fusionnelle avec le monde. L’extraordinairement vivant va libérer mon rapport aux êtres et à leur singularité créatrice.

Berdiaef dit que le monde autour de nous est la symbolisation d’un état intérieur. Seul le fait de vivre une intense émotion poétique et artistique nous permet d’avoir cette vision. Cela permet de repenser totalement la connaissance, le vrai, le beau, le bien et la vérité. Cette pensée est une pensée interdite parce que nous sommes prisonniers d’un mécanisme de servitude, d’exploitation et d’aliénation à un système mental dont il convient de se libérer. On est dans un système qui veut nous asservir et qui finit par nous réduire à un état de dépendance. Dans le mythe de la caverne, Platon décrit une humanité aliénée, une humanité qui ne regarde pas la réalité mais qui regarde un film, exactement comme notre humanité où nous ne regardons plus la réalité car tout apparait derrière un écran. Tout le monde est scotché à la télé ou à la radio, nous ne sommes plus en prise directe avec une émotion sur les choses et sur les êtres, mais nous voyons les choses à travers des écrans et une représentation sociale.

Dans l’expérience du symbole et de l’image, si nous savons vivre les images autour de nous, de l’intérieur, celles-ci sont porteuses d’une extraordinaire énergie créatrice. Il est important de faire l’expérience de l’image et de l’imagination, de l’extraordinairement vivant qui est dans la réalité.

Lorsque je rentre dans l’extraordinairement vivant, ce que je vois devient un messager, un ange intérieur qui m’apporte quelque chose, le symbole est un médiateur entre moi et l’infini, il me parle de l’infini. Cela me ramène à des expériences que j’ai adorées lorsque j’étais jeune, quand je regardais des images ayant trait à l’alchimie ou à l’ésotérisme, je trouvais cela très beau, propice à la méditation et d’une intense poésie. Cela me mettait dans un état merveilleux de proximité avec l’univers et les êtres. Dans l’expérience de l’image, il se passe des tas de choses qui sont de l’ordre de l’infini.

La communion

Pour comprendre la personne, il faut comprendre, la présence, le symbole mais également la communion. La communion est en quelque sorte l’accomplissement de la relation créatrice que je peux avoir avec l’existence. Bergson résume très bien ce qu’est l’expérience de la communion en expliquant ce qu’il y a dans le fond de la matière en disant que dans le fond de la matière il y a de la vie et dans le fond de la vie il y a un état où rien n’est extérieur à rien. Cela veut dire que tout se nourrit de tout et à l’infini. Rien n’est neutre et le monde autour de nous dispense une haute information qui ne cesse d’informer, c’est l’univers vivant et nous sommes dans la communion. Toute la vie de l’Eglise vise à faire de nous des êtres de communion, la communion étant le paradigme de toutes les modalités de l’existence.

Nous devrions vivre en permanence un état de communion et c’est ce que l’on vit lorsqu’on est dans la connaissance. L’Eglise veut que nous fassions l’expérience de la connaissance de Dieu et la connaissance de Dieu, c’est la communion et c’est ce qui se passe lorsque je vis intensément en rentrant dans un état de résonnance infinie avec tout. Nous entrons alors dans un état qui est non seulement celui de la sérénité ou de l’éveil, mais du salut. Dans cet état, rien n’est oublié, le moindre détail vit.

Ce qui fait la brutalité, la violence et la chute du monde, c’est que nous avons des demies, des quarts de conscience, nous oublions des choses, nous sommes inconsciemment violents et brutaux. Le monde est perdu et il se fait un gigantesque gâchis.

L’expérience du salut, c’est d’arriver à la connaissance adéquate de la réalité à travers la communion qui libère cet espace de relation.

A présent, nous commençons à avoir quelques éléments pour penser la création. La vie, la grandeur, la personne, la présence, le symbole, la communion sont des éléments créateurs parce que totalement nouveaux. Lorsque quelqu’un vit ainsi, il introduit de la joie à l’état pur dans le monde. La joie, c’est l’ouverture, c’est l’extraordinaire bonheur que nous avons de sentir que nous vivons dans un monde ouvert, qui n’est pas condamné et dans lequel tout commence. Cette joie est la même chose que l’expérience de la liberté.

La tragédie

Le deuxième élément qu’il convient d’introduire pour comprendre la pensée de Berdiaef, c’est la tragédie. Chez lui, la tragédie, c’est le malheur qui pèse sur la condition humaine et qui procède de ce que l’on peut appeler l’objectivation ou bien la réduction de la réalité à l’être. C’est ce qui se passe lorsque l’on cesse de vivre intérieurement, lorsqu’on ne vit plus cet état de communion, de présence et de symbole, lorsqu’on rentre dans un univers réifié et transformé en chose. Il y a là quelque chose d’extrêmement profond de la part de Berdiaev qui permet de comprendre pourquoi la tragédie de la personne est la tragédie qui pèse sur l’humanité.

Pour aller dans le fond de la personne, le concept du « sans fond » que l’on retrouve chez Eckart est fondamental. Le « sans fond », c’est exactement ce qui est décrit dans le prologue de Saint-Jean lorsqu’il est dit : « La lumière luit dans les ténèbres et les ténèbres ne l’ont pas reçue. »

En lisant le prologue de Saint-Jean on pourrait comprendre qu’au commencement était le Verbe qui s’est incarné et qui est venu sur terre, que les ténèbres ne l’ont pas reçu, qu’il a été crucifié et mis à mort et que cela est une tragédie. On pourrait croire que le but de l’Evangile est de raconter la mort du Christ et de parler de la méchanceté de l’humanité.

La véritable traduction, n’est pas « les ténèbres ne l’ont pas reçue » mais « les ténèbres ne l’ont pas contenue », ce n’est pas la même chose. Une chose est de rejeter et une autre de ne pas pouvoir contenir.

A mon avis, le prologue de Saint-Jean veut dire que la Lumière dont il est question est un jaillissement de la vie tellement vivant qu’il est au-delà de la dualité lumière/ténèbres. Nous sommes alors dans la véritable connaissance où tout dépasse ce que l’on peut imaginer. Il y a véritablement crucifixion lorsque qu’il y a dépassement devant le débordement de vie, de lumière, d’énergie, d’amour et de création de la vie divine. Là, nous sommes comme « mis à mort et ressuscités ».

La véritable tragédie, c’est que nous devrions vivre en état de communion intense tous les jours de notre vie. Nous devrions vivre un état de monachisme, c’est-à-dire de l’homme qui est UN. Mais nous ne vivons pas ainsi, nous avons arrêté de vivre ainsi.

En parlant de la tragédie, Berdiaef nous amène à relire le récit de la Genèse où la chute de l’homme est racontée. Ce récit n’est pas un reportage extérieur qui raconte que l’humanité aurait été chassée du paradis. Mais c’est un récit qui explique le drame de la connaissance humaine. Lorsque cette connaissance est polluée, tout est pollué. L’exil de l’humanité, c’est ce qui se passe lorsque notre rapport à la réalité est faussé. C’est ce qui se passe lorsque le premier homme se laisse séduire par le serpent, qu’il cesse de penser et qu’il interprète tout à l’envers.

L’homme pense lorsqu’il n’est pas dans le « bien et le mal », lorsqu’il n’est pas en rivalité avec Dieu et qu’il ne croit pas qu’on veuille lui prendre quelque chose. Il cesse de penser lorsqu’il voit le monde à travers le bien et le mal, qu’il se croit en rivalité avec Dieu et qu’il craint qu’on lui vole quelque chose.

L’homme pense lorsqu’il accepte le vide créateur et qu’il est dans le non-jugement, il cesse de penser lorsqu’il se met à juger. Une des paroles les plus importantes est : « Ne jugez pas », cette parole est la connaissance absolue et cela n’a rien à voir avec un jugement moral. Dans la connaissance absolue, il n’y a aucun jugement, je suis dans une réceptivité totale, je ne me mets en rivalité avec personne et je suis dans une extraordinaire proximité avec toutes choses.

La tragédie c’est quand un système politico-scientifique prend le pouvoir et installe sa domination sur le monde, ce qui fait qu’à un moment, dominés par ce système qui ne pense qu’à dominer, les gens ne peuvent plus comprendre la réalité, non seulement réelle, mais ontologique. Ce qui fait que notre monde ne comprend plus rien au religieux c’est le fait que nous ne sommes pas dans la connaissance mais dans le pouvoir sur la connaissance. L’homme et la vie ne nous intéressent pas, c’est le pouvoir sur l’homme et sur la vie qui nous intéresse. Le pouvoir, la domination, le profit ont pris possession de notre esprit et nous ne voyons plus la réalité.

Le monde fait triompher l’homme ludique qui joue avec tout parce qu’il a du pouvoir sur tout et qui devient extrêmement destructeur pour lui-même et pour ce qui l’entoure. C’est la tragédie du fils prodigue qui de fils de roi était devenu gardien de porcs. C’est une tragédie totale car, comme il est dit dans l’Evangile, regardant, on ne voit pas et écoutant, on n’entend pas.

La mystique et le Christ

Ce qui permet de se libérer, c’est l’expérience religieuse et mystique de l’Evangile et du Christ. Notre monde est brouillé avec la notion de religion car il entend par religion un pouvoir politique extérieur institutionnel défigurant totalement la réalité spirituelle. Il y aurait d’un côté la spiritualité et de l’autre la religion. Pourtant, je pense que la spiritualité n’existe que dans le cadre d’une religion. Beaucoup de gens pensent que le bouddhisme n’est pas une religion, pourtant il n’y a pas plus religieux. C’est la religion la plus ritualisée et codifié qui soit justement parce que c’est une religion totalement spirituelle.

A la base de la mystique, de la religion, du Christ et de l’Evangile, il y a la piété. Berdiaef a énormément de respect pour la piété. L’expérience de la piété, c’est vivre de tout son être, et dans certains temples bouddhistes en Birmanie, j’ai été sidéré par la piété et la ferveur. J’ai également vu de la piété dans les autres religions, où les gens vivent de tout leur être.

La tragédie, c’est que l’homme ne vit plus de l’intérieur. Berdiaef nous dit que le Christ est venu pour éveiller l’homme intérieur, tout l’Evangile ne parle que de l’homme intérieur qui vit toute chose des pieds à la tête.

C’est une éthique paradoxale qui permet de résoudre les traumatismes de notre monde divisé entre croyants et incroyants. Nous vivons dans un climat de ressentiment et de vieux comptes à régler, en particulier en France où l’on pense que la religion est l’incarnation du mal, et il serait temps que cela disparaisse.

Le problème, c’est que tant qu’on opposera les croyants et les incroyants, on ne s’en sortira pas. Ce qui est intéressant dans l’expérience de la piété qui vit les choses intérieurement et évangéliquement, c’est que lorsqu’on vit le religieux de l’intérieur. Il n’y a plus besoin de religion, et il se passe ce dont Marx rêvait pour le socialisme en disant que le socialisme serait la réalisation de la religion.

Ce n’est pas le seulement socialisme qui est la réalisation de la religion, mais l’expérience de l’homme déifié qui vit des pieds à la tête. Il n’a plus besoin de la religion puisqu’il est devenu lui-même la religion. Le Christ est venu accomplir la religion et avec Lui, il n’y a plus besoin de la religion puisque c’est Lui la religion et lorsque tu vis des pieds à la tête, tu es la religion pour toi et pour les autres. Cela veut dire que nous sommes dans une extraordinaire liberté, nous sommes dans une religion qui nous libère de la religion sans la détruire, nous sommes dans l’expérience de l’homme vivant.