Maxime le Confesseur

et les énergies

Retour sur les cours précédents

Nous avons vu avec Grégoire de Nysse l’originalité de la notion de progrès. Penser la vie, c’est penser son dynamisme et son paradoxe. A savoir que c’est lorsque la vie est en déséquilibre, qu’elle est en équilibre, un peu comme la bicyclette qui est en équilibre lorsqu’elle est en mouvement.

La caractéristique de la pensée de la vie c’est que la vie nous met en face d’une activité, on n’est pas dans un monde de choses, on est dans un monde d’action. Et dans ce monde, on peut dire que les choses sont de ne pas être. Etant donné que vivre ce n’est pas s’arrêter et se reposer, mais c’est toujours être activement présent à ce que l’on vit.

La caractéristique de la vision trinitaire de Denys l’aréopagite est une vision vivante du Dieu vivant qui nous emmène vers des niveaux de contemplation de plus en plus élevés, lumineux et de plus en plus beaux. Avec Grégoire de Nysse, nous avons actualisé cette notion de Dieu vivant avec la notion de progrès. Il y a une manière négative et une manière créatrice de concevoir le progrès. La caractéristique du progrès envisagé par les pères, c’est de nous emmener dans un progrès créateur. Nos visions du progrès sont souvent violentes, le monde oppose le nouveau au passé et le passé au nouveau. Avec la vision créatrice du progrès, il ne s’agit pas d’opposer le nouveau à l’ancien, mais de libérer une énergie totalement joyeuse dans cette dynamique du progrès.

Je vais revenir sur deux éléments que je n’ai pas suffisamment précisé chez Grégoire de Nysse, et cela nous amènera à introduire la vision de Maxime le confesseur et en particulier le lien entre sa vision et l’énergie.

La dynamique du progrès chez Grégoire de Nysse

Elle donne sens à deux concepts majeurs : celui de l’eschatologie et celui du désir au sens d’éros.

L’eschatologie

C’est la théorie des fins ultimes. Celle-ci nous emmène dans le mystère des mystères qui va bien au-delà du sens et de la finalité. Lorsque nous essayons de penser la vie et la condition humaine, il y a trois possibilités : La première c’est de la penser par rapport au but, la deuxième de la penser par rapport au sens et la troisième c’est de la penser par rapport à la finalité ultime.

Vivre c’est agir et c’est projeter un but qui permet à l’action de se mettre en mouvement et de réaliser ce but.

Le but

Notre première manière d’agir est technique, nous avons un but, nous avons des moyens et nous essayons d’adapter les moyens à ce but. Très justement la tradition métaphysique à très vite vu les limites qu’il pouvait y avoir dans le fait de penser le monde en termes de buts et de moyens pour les réaliser. Penser le monde ainsi, c’est vivant parce que c’est pratique mais c’est contraire à la vie et cela risque de fausser totalement notre perception de la réalité. La tentation de la rationalité, c’est de vouloir voir pour toute chose, le but et le moyen de le réaliser.

II est évident que pour agir, il est bon d’avoir des buts et des moyens pour les réaliser, mais on ne peut pas pour toute chose chercher le but et le moyen de le réaliser.

La tentation de l’être humain est de vouloir rationaliser le monde et de voir une utilité pour tout. Cela nous coupe de la vie et de l’existence. Ce qui fait que nous avons des relations libres, ouvertes et créatrices, c’est que nous ne cherchons pas toujours à utiliser l’autre. Nous réservons l’utilité à des choses techniques et lorsque nous sommes dans la relation humaine, nous oublions l’utilité pour nous situer dans une relation d’écoute et de générosité. Être relié à quelqu’un, ce n’est pas se demander comment cette personne peut nous être utile.

C’est ce qui fait qu’il y a des limites à la notion d’utilité et nous ne devons pas croire que la bonne raison est la raison qui mécanise tout. C’est le danger de la civilisation technicienne qui veut appliquer la rationalisation technique à toute chose sans en voir les limites. Ce qui fait de nous des êtres vivants, c’est d’arrêter d’être dans une position technicienne et de laisser respirer l’existence en face de nous.

Dans le monde occidental, ceci déjà présent chez Aristote qui fait la distinction entre ce qui est la part de la vie qui renvoie à la beauté et ce qui est la part de l’action qui renvoie à l’utilité. Il y a d’une part ce que la vie utilise et d’autre part la vie elle-même. La caractéristique de la vie, c’est qu’elle donne de la vie à tout sans que rien ne lui en donne, elle est là en tant que source première.

Il est important d’être capable de regarder le monde sans chercher à l’utiliser. Bergson reprend cette idée lorsqu’il explique qu’il n’y a pas plus contraire à la vie que d’y voir un but qui cherche à se réaliser à travers des moyens. Dans la pensée contemporaine, c’est Heidegger qui critique la tentation technicienne de la modernité qui veut tout maitriser.

Le but est donc intéressant mais dans certaines limites, car ce qui fait de nous des êtres vivants, c’est d’arrêter de chercher une utilité pour tout, afin de pouvoir recevoir quelque chose qui est de l’ordre du sens, qui est à distinguer du but.

Le sens

L’expérience du sens, c’est l’expérience de ma relation avec le monde et avec les autres, qui fait que je vais recevoir quelque chose qui me touche et qui va m’emmener au-delà de moi-même. L’expérience du sens renvoie à l’expérience du langage où il y a, d’une part des choses qui me parlent à l’intérieur de moi-même, et d’autre part qui m’amènent à m’exprimer au-delà de moi-même. Nous rentrons dans une relation vivante dans laquelle, des personnes humaines se constituent, s’enrichissent et grandissent.

On est dans un modèle d’existence qui ne relève plus du but, mais qui relève du sens. Ce n’est pas parce que les choses obéissent à une logique de but qu’elles ont un sens, et à l’inverse, ce n’est pas parce que les choses ont du sens qu’elles peuvent être rationalisées sur le mode du but.

Le sens est une notion très intéressante car elle montre une manière de donner une raison à l’existence sans que celle-ci relève d’une raison utilitaire. C’est ce que Kant découvre lorsqu’il introduit la notion de sens et qu’il analyse le rapport à la nature et à la beauté. La caractéristique de la beauté, c’est qu’elle n’est pas de l’ordre de l’utilité, mais de l’ordre du sens. C’est-à-dire de l’expérience que je vais pouvoir avoir avec les choses sur le plan de la beauté et qui fait que je vais jouer avec ces choses et elles vont jouer pour moi. Jouer c’est ce qui se passe lorsque tout se met en mouvement et qu’à l’intérieur de ce mouvement, il y a de la création, de la nouveauté et de l’enrichissement.

Le jeu, c’est la libre relation entre les éléments qui font partie d’un système donné et qui fait que ce système est capable de bouger, de se renouveler, de s’inventer, de créer des situations inédites et savoureuses.

Le sens est une expérience profonde dans l’existence mais cela ne dit pas tout. Il faut quelque chose de plus pour que la vie ait du sens, et ce quelque chose est de l’ordre des réponses aux questions fondamentales qu’on peut se poser dans l’existence.

Trois interrogations fondamentales

Il y a trois interrogations fondamentales et ce sont les grandes questions de la philosophie. Elles font sourire, mais il n’empêche qu’elles sont fondamentales et ce n’est pas parce qu’elles font sourire qu’il faut les abandonner :

  • D’où venons-nous ?
  • Où allons-nous ?
  • Qui sommes-nous ?

Question de l’origine, question de la destination et question de notre identité. Question de notre présence dans ce monde. Ce qui répond à cela, c’est la notion d’eschatologie, c’est-à-dire de fin ultime. La fin ultime va nous amener au paradoxe suivant : c’est la fin ultime qui décide de tout et qui est à l’origine de tout en nous ouvrant sur un temps extraordinairement créateur.

Avant d’aller vers la fin ultime, faisons un chemin et escaladons quelques degrés pour pouvoir comprendre ce dont il s’agit. Dans l’expérience humaine qui est la nôtre, il y a des moments où nous demandons ce que signifie l’existence. Ce qui répond à notre interrogation profonde, c’est la notion d’origine.

  • L’origine

L’origine est très bien décrite pat Nietzche dans la généalogie de la morale lorsqu’il pose la question de l’origine de la morale. Par l’origine, il entend l’atmosphère psychologique dans laquelle la morale a été conçue. Il fait la différente entre deux origines de la morale, une qui est noble et une qui est désastreuse.

A l’origine, la morale était noble, elle exprimait du courage, de la générosité et de l’audace. Or, cette morale a été évacuée et remplacée par une morale moralisatrice faisant honte aux individus de leur noblesse.

Nous avons là un bon élément pour comprendre la notion d’origine. L’origine n’est pas le commencement historique, et on fait souvent l’erreur de confondre, le commencement historique avec l’origine.

Nous avons tous un commencement historique et nous avons tous dans notre vie une expérience de l’origine. Il y a un moment où la vie commence historiquement et un moment où elle commence émotionnellement, vitalement, et c’est de là que nous venons.

L’expérience de l’origine c’est ce qui nous parle intimement et qui correspond à l’idée que c’est de là que nous venons, c’est notre terre natale. Lorsque Hegel parle de la naissance de la philosophie, il dit que Platon est la terre natale de la philosophie. Quelle est notre terre natale ? Où sommes-nous « chez nous » ?

Nous sommes chez nous lorsque nous avons une origine. Cela veut dire l’extrême qualité, la grandeur, la profondeur, si nous venons de quelque chose qui est grand et profond, nous pouvons vivre. Si nous n’avons pas découvert cette dimension de l’existence, nous ne vivons pas. Le drame de notre humanité occidentale moderne c’est qu’elle a perdu le sens de l’origine et le sens de la vie lié à la grandeur et au merveilleux qu’il peut y avoir dans l’existence.

Il y a l’origine comme atmosphère originelle dans laquelle nous vivons et je crois que la plus belle atmosphère est noble, généreuse grande et royale. Mais ça n’explique pas tout et il ne faut pas s’arrêter là car il y a l’origine de l’origine. La grandeur dans la grandeur, la noblesse dans la noblesse, autrement dit : l’avenir.

  • L’avenir

J’ai une origine, pas simplement lorsqu’on me dit que j’ai été conçu, pensé et imaginé dans la beauté, dans la grandeur dans la générosité et dans l’amour, mais plus que cela. J’ai été conçu dans une atmosphère où tout avait de l’avenir.

Tout vient de l’avenir, ce qui nous permet de vivre fondamentalement n’est pas simplement le fait de dire qu’à l’origine de notre vie il y avait quelque chose de beau mais de dire qu’à l’origine de notre vie, il y a l’avenir de notre vie. Le fait que nous avons été conçus pour avoir un avenir.

Là nous sommes dans la dimension résurrectionnelle de l’existence. Penser en termes d’avenir c’est la même chose que penser la résurrection. La caractéristique de la résurrection c’est que la mort a été vaincue et qu’il y a une vie plus forte que la mort : c’est la vie qui a de l’avenir.

Ce qui donne de l’avenir à la vie, c’est l’infini, c’est ce qui dépasse tout, c’est la transcendance pensée d’une manière vivante. A l’origine de notre vie il n’y a pas seulement le fait qu’elle est aimable et que l’atmosphère dans laquelle nous avons grandi est aimable, mais il y a le fait que nous venons de l’inouï et de quelque chose qui ne fait que commencer.

Par là même, nous avons une réponse à la question de savoir qui nous sommes.

  • L’identité

Lorsque j’ai une origine et une destination, je peux commencer à penser mon identité. La grande découverte de notre vie c’est que notre identité est inconnue, cette identité va nous être donnée, révélée et elle est infiniment plus belle, plus noble et plus généreuse que toute identité que nous pourrions nous donner.

Les fins ultimes

Il y a quelque chose d’important dans l’origine, dans la destination et dans l’identité qui nous permet de comprendre ce qu’est l’eschatologie ou la théorie des fins ultimes. Ce n’est pas la théorie du but ou du sens, mais c’est quelque chose qui va au-delà, dans l’inconnu créateur de nous-mêmes et de toutes choses.

La fin ultime, c’est le commencement absolu de toutes choses, nous sommes faits pour commencer une vie dont nous n’avons pas imagination et vivre en état de commencement. Nous vivons dans ce monde pour nous ouvrir à cette dimension et nous préparer à la vie. La Vie ne fait que commencer, l’humanité ne fait que commencer, chacun de nous ne fait que commencer. C’est cela notre identité, notre origine et notre destination.

Nous sommes faits pour explorer une vie qui ne connait pas la mort. Ce qui nous permet de trouver cette vie qui ne connait pas la mort, c’est d’avoir fait l’expérience d’une vie qui connait la mort. Pour connaitre une vie qui va au-delà de la mort, il faut avoir fait l’expérience d’une vie mortelle.

Nous avons fait plusieurs erreurs. Nous avons manqué l’origine, nous avons manqué la destination et nous manquons l’identité.

Nous manquons l’origine parce que nous l’avons tronquée. C’est peut-être l’erreur des régimes monarchiques qui ont précédé notre régime républicain. Ce qui était important dans les valeurs des anciens régimes, c’était d’où nous venions, quelle était la lignée à laquelle nous appartenions et l’origine de notre famille. On a fait de l’origine une affaire humaine et non plus un mystère de l’origine.

Il y avait quelque chose de très beau dans l’aristocratie, c’était de dire que l’important pour le monde, c’est que les hommes aient une origine noble au sens spirituel du terme et pas simplement social.

Nous manquons l’avenir parce que, sous prétexte de critiquer l’origine sociale, on est passé à la suppression de l’origine pour la remplacer par l’avenir, le progrès et le but. Mais cela ne donne pas la destination spirituelle comme quoi la vie vient de l’avenir, cela donne la lutte de la modernité contre la tradition et le conservatisme.

Enfin, aujourd’hui la question de l’identité est au cœur des problématiques de notre société, mais elle est pensée non pas comme l’inconnu créateur qui est à l’intérieur de chacun, mais comme l’image dans laquelle on peut se contempler narcissiquement.

Nous vivons une véritable catastrophe du point de vue du sens, étant donné que l’origine a été remplacée par l’origine sociale, la destination a été remplacée par la lutte entre le nouveau et l’ancien, et l’identité a été remplacée par l’image narcissique de nous-mêmes. Nous vivons quelque chose qui est dévalué parce que nous ne connaissons plus le spirituel à l’intérieur du sens.

Les hiérarchies chez Denys l’aréopagite

Lorsque Denys l’aréopagite pense la hiérarchie céleste et la hiérarchie ecclésiastique, il s’agit d’une réflexion spirituelle de haut niveau sur les structures les plus profondes de notre être. Ces structures sont ineffables, ce sont des merveilles. L’homme a été pensé dans la merveille de l’origine, il a une destination qui est une merveille de merveille et il est appelé à quelque chose qui est inconnu et inimaginable. Vivre cela, c’est vivre l’expérience de la mort.

L’expérience de la mort n’a rien à voir avec ce que nous entendons habituellement, c’est-à-dire le cadavre, le deuil, l’arrachement et la douleur. L’expérience de la mort c’est ce qui se passe lorsque je meurs à toutes les projections humaines et mentales qui font que je ne suis plus dans la merveille et dans l’inconnu créateur. Si nous avions les yeux pour pouvoir vivre ces merveilles nous transformerions tout. La deuxième mort c’est vivre un espace dans lequel nous ne connaissons plus la merveille et l’inconnu créateur qui structure notre être en profondeur.

A travers le Christ, la tradition est confrontée à quelque chose d’inouï et d’inimaginable qui renvoi à ce qu’on appelle l’eschaton, ou la fin ultime qui est la même chose que le commencement. La vie va vers le commencement et doit se libérer de ce monde hanté par la mort et la réduction.

Lorsque Denys pense les hiérarchies célestes et angéliques, il pense l’accès à ce haut niveau de contemplation et de connaissance. La vision des pères grecs est une vision marquée par l’eschatologie. On en a une approximation dans la vision occidentale héritée d’Aristote qui a pressenti qu’il y avait quelque chose qui venait de la destination.

Lorsqu’Aristote réfléchit à la rationalité du monde, il voit quatre causes : la cause finale, la cause formelle, la cause matérielle et la cause antécédente.

A la base du désir de construire une maison, il y a le désir d’habiter le monde, c’est ce désir qui va faire venir des ouvriers (cause antécédente), un architecte qui va dessiner un plan (cause formelle) et des matériaux qui vont permettre de construire la maison (cause matérielle). Aristote pressent que ce qui est à la base du monde, c’est le désir d’habiter le monde, qu’on ne voit pas, mais qui va faire venir l’architecte, les ouvriers et les matériaux. Ceci est très intelligent et permet de comprendre Dieu en tant que cause finale.

La pensée chrétienne est une pensée eschatologique d’une beauté prodigieuse. Nous comprenons la formidable énergie qu’il y a dans la notion d’eschatologie et qui va permettre de comprendre l’éros.

L’éros

Je crois que nous faisons une très grande erreur en disant que le christianisme est la religion de l’agapè et non pas de l’éros. Si vous lisez L’amour et l’occident de Denis de Rougemont, la problématique de l’occident oppose éros et agapè. L’éros serait le désir charnel captateur, passionné et destructeur dont on serait libéré par l’agapè qui serait un désir serein, généreux et non destructeur.

C’est une erreur profonde de créer des conflits dans la trinité qui est en nous entre éros, philia et agapè.

Rendons à l’éros sa dignité ! Il n’est pas la sexualité dans ce qu’elle peut avoir de sombre, l’éros est une transcendance liée à notre corps et à notre être où tout d’un coup, nous sommes irrésistiblement attirés par quelque chose qui va au-delà de nous-mêmes. L’éros nous met en relation avec une sexualité qui dépasse totalement ce que nous avons l’habitude d’entendre par sexualité en étant infiniment plus riche.

J’ai toujours pensé que le terme sexualité n’était pas juste. C’est un terme biologique utilisé pour désigner les mécanismes de reproduction, et nous utilisons un terme objectif pour parler de la jouissance ineffable qu’un couple peut se donner lorsqu’il fait l’amour. Il vaudrait mieux parler de la jouissance que de la sexualité qui est de la reproduction.

  • La jouissance

Dans la véritable sexualité, il n’est pas question du mécanisme de reproduction mais de la jouissance et même au-delà de celle-ci. La jouissance n’étant pas simplement le plaisir que je vais recevoir et consommer, mais quelque chose qui va me libérer. Le véritable sens du mot jouir c’est le sens de la liberté, on jouit de quelque chose, c’est-à-dire qu’on a une liberté qui nous est donnée.

L’essence de la jouissance, c’est ce qui se passe lorsque l’homme rencontre l’inconnu créateur à l’intérieur de lui-même. On peut avoir tous les rapports sexuels qu’on veut, si on n’a pas la connaissance profonde de l’inconnu créateur, cela génère de la frustration, de l’angoisse et du malheur. On arrive au paradoxe du plaisir sans bonheur, c’est le paradoxe de la sexualité que l’on consomme mais qu’on ne célèbre pas et qu’on ne vit pas de l’intérieur.

Ce qui est important c’est l’accès de l’homme à la jouissance et à la liberté, et cela passe par l’expérience de l’éros. L’expérience de l’éros n’est pas simplement le fait d’être attiré par un beau corps et d’avoir le plaisir d’un rapport sexuel avec une personne, mais c’est l’expérience dans laquelle nous rencontrons, dans des paroles, des mots, des sensations, des visions, des rencontres, dans de l’amour, quelque chose qui nous parle au plus profond de nous-même.

Le musicien Michel Legrand a dit cette très belle chose : « J’ai découvert la vie à 82 ans. En épousant ma femme Macha Meril, j’ai découvert ce qu’était l’amour, il n’y a pas une seconde de ma vie qui n’a pas été transfigurée par l’amour que j’avais pour elle ». Nous voyons bien que nous sommes ailleurs ! Nous sommes dans la jouissance et la liberté fondamentale où tout est ouvert, et cela va bien au-delà de ce que nous appelons l’orgasme et le plaisir.

Cela peut se passer dans un rapport entre deux êtres et cela peut aussi se passer au-delà. L’expérience de l’éros, c’est ce qui m’attire irrésistiblement parce que je rejoins ma destination profonde. Le Christ nous dit que nous avons une destination royale, c’est le contraire de la médiocrité et du mépris. Nous venons de quelque chose qui est magnifique et qui nous parle. Lorsqu’on entend cela, on se dit : « ça, c’est moi ! ». Non seulement, il y a une royauté à l’origine, mais il y a quelque chose qui va dans l’infini et qui dépasse ce que nous avons l’habitude de vivre.

  • Penser c’est contempler

Enfin, il y a de l’inconnu créateur en nous. Nous ne connaissons pas notre véritable identité et nous serons les premier surpris lorsqu’elle nous sera révélée. Nous serons guéris.

La souffrance de la société française est liée au besoin de dignité et de reconnaissance, c’est la souffrance de ce monde qui ne sait plus d’où il vient, où il va et qui il est. Il est dans un état de dépression profonde parce que son âme n’est pas nourrie et elle languit en attendant une réponse profonde.

Les pères ont pensé le progrès comme une destination profonde qui vient de la joie et non pas du conflit entre le nouveau et l’ancien, ce qui est autre chose. En ce qui concerne l’éros, nous sommes également dans autre chose.

Nous découvrons quelque chose qui était pressenti par les grecs, à savoir que penser, c’est contempler. Est-ce que nous avons contemplé la notion de progrès, est-ce que nous avons contemplé la notion d’éros ? On passe à toute vitesses sur ces mots et on saccage tout. Les anciens avaient raison de dire qu’il faut contempler les mots, prendre le temps de les regarder et de regarder les choses avec les yeux de la beauté.

Lorsque j’ai écrit mon livre sur l’émerveillement, j’ai eu un gros problème pour en parler parce que, à cette époque, j’étais dans une énergie qui différait de celle dans laquelle je suis maintenant. C’est-à-dire que pour moi l’émerveillement était une réponse à un monde désenchanté, je me situais par rapport au désenchantement, et lorsque je devais parler de l’émerveillement, c’était assez plat. Si je commençais à faire la critique du désenchantement cela créait un conflit et assombrissait mon propos.

Ce qui m’a manqué et c’est le vrai sens de l’émerveillement. L’émerveillement c’est une manière de penser et de vivre, il y a trois manières de vivre : la première c’est de vivre par rapport à l’expérience et au concret, la deuxième est de vivre de manière intellectuelle et de rationaliser les choses, la troisième c’est de regarder et de sentir le monde. C’est là qu’intervient l’émerveillement, s’émerveiller c’est partir de l’expérience concrète et s’apercevoir qu’il y a des tas de choses qu’on a manquées et, qu’on n’a pas vues. S’émerveiller, c’est voir ce qu’on n’a pas vu. Comme dit Rimbaud « J’ai vu quelques fois ce que l’homme a cru voir ».

Maxime le confesseur

La logique des pères est là, Maxime le confesseur nous dit : « émerveille-toi et tu comprendras », Il y a l’homme il y a l’origine, la destination, le progrès, l’amour, l’éros, et la question est la suivante : « Est-ce que tu as contemplé tout cela ? ». Dans chaque mot que nous avons prononcé, il y a une racine céleste. La vraie pensée est d’aller dans le céleste qu’il y a à l’intérieur de sa vie. Imaginons que l’on repense toute la sexualité à partir du céleste, on aurait des gens heureux et épanouis. On arrêterait cette violence envers les femmes qui sont harcelées, agressées et violées.

L’augmentation des viols et des agressions sexuelles est une conséquence de l’absence totale de contemplation et d’émerveillement.

L’Homme

Ce qui caractérise la pensée de Maxime le confesseur, c’est une expérience de l’Eglise dans ce qu’il appelle une mystagogie, c’est-à-dire une pédagogie du mystère. Il dit : « l’Homme et un homme, le monde et un homme et l’Eglise et un homme, tout est un homme » nous vivons là l’expérience de l’Homme. L’homme, nous en faisons une chose en parlant de celui-ci comme d’une espèce animale ou comme d’un individu particulier. Nous parlons de l’animal ou du corps humain matériel, mais nous ne parlons pas de l’Homme. Tout notre discours sur l’homme est dépersonnalisé et déshumanisé, nous parlons de l’homme en l’absence totale de l’Homme.

Ce qui fait bien comprendre l’Homme c’est ce que dit Emmanuel Kant dans La critique de la raison pure lorsqu’il met l’homme au centre de son système. Il faut mettre l’expérience de l’intériorité au centre de toute chose. Kant dit qu’il faudrait que les philosophes arrêtent de faire de la philosophie pour s’interroger sur la pensée afin de découvrir ce que penser veut dire. Arrêtons de faire de la philosophie et devenons philosophe. Il en est de même pour l’amour, on veut sans amour, trouver la clef de l’amour. Arrêtons de chercher la clef de l’amour, aimons et nous comprendrons l’amour. On veut la liberté sans être libre, soyons libres et nous comprendrons la liberté.

On pense à partir d’un homme qui n’existe pas, c’est-à-dire le bébé qui attend que tout tombe du ciel, la liberté, l’amour, la philosophie…

Si nous rentrons en nous-mêmes et trouvons ce qui nous motive en profondeur, nous serons philosophes, nous aimerons et nous serons libres.

Je suis l’Homme lorsque je suis intérieur à moi-même. Sur un mode laïque et humaniste, Kant a dit des choses qui sont la clef du mystère de l’Eglise et va dans le sens du progrès, du sens et de l’éros.

Maxime le confesseur nous dit que l’Eglise est un homme, le monde est un homme, l’homme est un homme, tout est un homme. On dit du Christ qu’il est le fils de l’homme, Il est le fils de l’intériorité. L’intériorité c’est la présence absolue à soi-même, à ce que l’on est et à tout ce qui est.

L’expérience de l’Eglise

A travers un bâtiment précis dans l’espace, à travers un temps précis dans la vie quotidienne, tout d’un coup, on s’arrête. On rentre en soi, on contemple, on entend des mots, on entend des chants, on voit des visages sur les icônes, on se concentre, on rentre à l’intérieur de soi-même et on rentre dans cette présence absolue.

Tout le monde en retire quelque chose. En ressortant de l’église, on est comme lavé parce qu’on a été plongé dans la présence absolue. La présence absolue traduit quelque chose qui m’a frappé en lisant Victor Hugo et Bergson. Lorsque Bergson parle de la vie, il dit qu’il y a interpénétration de tous les éléments qui constituent la vie et rien n’est extérieur à rien. La nature est une grande intériorité dans laquelle tout réagit avec tout. Victor Hugo dit la même chose à la fin des Contemplations « Tout est plein d’âme, tout murmure quelque chose dans l’infini à quelqu’un ». L’âme est dans le monde et le monde est dans l’âme, c’est ce que dit Victor Hugo.

Maxime le confesseur nous dit : « L’homme est dans le monde et le monde est dans l’homme » rien n’est extérieur à rien. L’expérience de l’Eglise, de la vie spirituelle et de la vie liturgique, c’est l’expérience de la présence absolue et totale à ce qui est.

La notion d’énergie

J‘ai voulu relier l’expérience de l’énergie à celle de la vie intérieure. Saint Grégoire Palamas qui va venir six siècles après Maxime le confesseur a mis le concept d’énergie au centre de toute sa méditation spirituelle sur la vie hésychaste.

Son idée est la suivante : L’expérience du Christ c’est de la haute connaissance, et l’expérience de l’Eglise nous met au cœur de cette haute connaissance et cette haute connaissance met l’expérience monastique au cœur de la connaissance. Il est très dommage que notre monde ait relégué la vie spirituelle dans les monastères et qu’il considère que ces monastères sont comme des prisons opposées à la vie. Le monde ne voit pas que lorsqu’on a affaire à la question du monachisme, on ne doit pas prendre les choses de l’extérieur, mais de l’intérieur.

Le monachisme, c’est le rassemblement sur la vie intérieure, tout ce qu’on vit est intérieur. Basarab Nicolescu, dans son livre Théorèmes poétiques, a parfaitement raison d’écrire que le monde est un grand monastère. C’est également ce que dit Bergson en parlant de la vie intérieure lorsqu’il dit que l’essence de la vie, c’est la présence de la vie partout et intérieure à tout. C’est ce qu’on dit dans la prière : « Roi céleste, Consolateur, Esprit de Vérité, toi qui es partout présent et qui remplis tout ». Là, on est au cœur du monastère, de la vie spirituelle, de l’Eglise, et on comprend ce que veut dire l’énergie.

L’expérience de l’énergie c’est ce qui se passe dans l’expérience de la vie intérieure. Dans cette expérience, je suis présent à moi-même et à ce moment-là, je déborde, je vais au-delà de moi-même, je rencontre l’inconnu créateur à l’intérieur de moi-même. C’est l’expérience de la joie, de la jubilation et de la libération totale de l’être. Je suis en relation avec moi-même, je me dépasse moi-même, je suis mort à moi-même et je suis ressuscité à autre chose de totalement inconnu et créateur.

L’expérience de l’énergie, c’est celle de la pure présence qui, à un moment déborde de vie et Saint Grégoire Palamas dit : « Nous pouvons connaitre Dieu si nous Le pensons comme énergie et si nous nous pensons nous-mêmes comme énergie ».

Connaitre Dieu

Il y a deux possibilités de connaitre Dieu, la connaissance de Dieu peut être la mort de Dieu ou bien être la vie ineffable. Il y a une manière de connaitre Dieu qui peut le tuer et si on veut expliquer Dieu par la société, la psychologie ou la culture, on le tue.

Par ailleurs, toute la tradition nous dit avec Saint Jean Chrysostome que « Dieu est inconnaissable ». Il faut renoncer à expliquer Dieu ainsi mais cela ne veut pas dire qu’on ne peut pas connaitre Dieu. La non connaissance « ordinaire » de Dieu nous permet de comprendre autre chose. On découvre l’expérience de la connaissance de Dieu en allant au fond de soi-même et en rentrant dans la présence à soi-même.

On découvre alors que « Je » est un autre, que ce que l’on est vient d’ailleurs, on sera le plus heureux des hommes et on aura la force pour aimer le monde entier.

L’expérience de l’énergie, c’est la coïncidence des contraires, c’est la rencontre entre le vide et le plein, c’est le moment ou l’être et le non-être coïncident d’une manière fulgurante.

L’Eglise

Ce qui est extraordinaire, c’est que nous pouvons vivre cela et que tout le but de l’Eglise, c’est cette connaissance. Je suis très heureux de découvrir que dans l’Eglise catholique et dans l’Eglise orthodoxe on trouve des discours qui ont la même inspiration, même s’ils prennent des modalités différentes. J’ai entendu un prêtre catholique dire quelque chose de très beau : « L’essence de l’Eglise c’est de permettre la connaissance de Dieu ».

Beaucoup n’ont rien compris à l’Eglise en pensant qu’elle est là pour dominer et abêtir, mais le but de l’Eglise c’est de donner les moyens de faire l’expérience de la connaissance de Dieu et elle n’est là que pour permettre cette expérience.

La juste théologie, c’est celle qui parle de la connaissance de Dieu et qui donne les moyens de vivre cette expérience de la connaissance de Dieu. C’est l’expérience de l’énergie, c’est l’expérience de ce qui se passe en nous lorsque nous découvrons le surcroît de vie qui est à l’intérieur de nous.

Si nous faisons cette expérience il n’y aura plus ni jour, ni nuit et nous serons portés par une énergie qui va nous faire danser sur les nuages.