Les Pharisiens

Nous avons l’habitude de voir la morale sous un angle social et politique, en oubliant totalement que l’essence de la morale nous amène à l’intelligence, et même à la sur intelligence.

Pour nous un homme moral vit pour la société et, parfois il fait des choses courageuses pour la société. C’est un homme qui fait des choses pour nous et dans lequel nous pouvons nous regarder en oubliant que la morale véritable va bien plus loin que cela.

Une crise de l’éthique

La morale est toujours quelque chose d’impressionnant, quand quelqu’un est moral, il fait retentir le sérieux absolu de l’existence et c’est quelque chose qui nous amène dans les racines de l’être et qui nous fait prendre conscience du caractère ineffable de l’existence et de la condition humaine. La morale est possible à condition que l’on fasse une expérience de l’être ineffable, ce qui donne du sens à l’éthique. Nous pensons généralement que l’éthique est un ensemble de règles sociales et nous pensons l’éthique en dehors de toute expérience intérieure. Cette crise très profonde de l’éthique existe parce qu’il y a des faux maîtres qui l’enseignent et qui faussent totalement les données qui permettent à l’humanité de se construire.

Dans l’Evangile, le Christ rappelle qu’il existe un véritable drame à son propos. La parole divine a été semée dans l’humanité, mais des mauvais ouvriers sont venus pour étouffer cette parole en y semant de l’ivraie, résultat, tout est en confusion et il nous faut retrouver le bon grain dans l’ivraie. La tentation serait de tout supprimer mais en faisant cela, on supprimerait également le bon grain. D’où l’épreuve qui consiste à attendre que le bon grain et l’ivraie soit séparés et que la véritable parole soit restaurée.

Cette situation du bon grain, de l’ivraie et de l’attente est celle de notre société. Nous sommes dans un monde où il y a quantité de belles choses et de belles personnes qui font un travail remarquable mais il y a des forces adverses et contraires qui viennent se mélanger avec ce qu’il y a de bien et qui créent un climat de confusion désespérant.

Tout le monde a les yeux rivés sur la société et sur la politique en attendant un signe de leur part, se demandant si le choses s’améliorent et si les être s’éveillent. On cherche le moindre signe pour nous rassurer, nous attendons tous l’étincelle qui va permettre à l’humanité de s’éveiller parce que nous avons obscurément conscience qu’il y a quelque chose de confus et qui ne va pas.

Au commencement, le Verbe.

Les pharisiens sont la clef de tout ce qui ne va pas, c’est la raison pour laquelle le Christ s’adresse sans arrêt à eux et que tous les Evangiles sont concentrés autour de la parole, de l’interprétation et de la transmission.

Pour comprendre cela nous reviendrons vers les racines, c’est-à-dire le Verbe et sur ce que veut dire transmettre le Verbe. Ensuite nous verrons les maladies du Verbe, les pathologies symboliques dans lesquelles nous sommes prisonniers et qui affectent la culture et le religieux, et la façon dont on peut retourner cela par l’interprétation juste.

Tout commence avec le Verbe « Au commencement, le Verbe », ce qui est mal traduit par « Au commencement était le Verbe » parce que cela supposerait que le Verbe appartient au passé alors qu’Il est continuellement présent. Le verbe c’est le principe agissant, c’est le terme qui désigne l’action dans le langage. Dans la réunion de l’action et du langage, il est question, non seulement de la nature, de la réalité concrète visible et matérielle, mais de ce qu’il y a derrière elle, c’est-à-dire l’action et le mouvement. Le monde est un monde dynamique, la réalité est vivante.

Au commencement est l’action, mais il y a plus que l’action, il y a la Parole. Cela veut dire que le monde est à la fois matériel et spirituel, et le monde spirituel se manifeste par l’homme qui est l’accomplissement du monde. Il est inouï que le monde ait été créé mais il y a quelque chose d’encore plus inouï, c’est que l’homme ait été créé. Grâce à l’homme l’univers devient conscient et devient un être spirituel. Au commencement se trouve non seulement l‘action, qui nous amène dans la matière, mais se trouve le langage, l’esprit qui amène la matière dans le spirituel. Au commencement se trouvent le ciel et la terre mais au commencement se trouve également la relation entre le ciel et la terre. Au commencement se trouve la plénitude de la relation entre l’homme et Dieu. Lorsqu’on dit : « Au commencement était le Verbe », il nous est juste dit quelque chose pour nous mettre à la bonne mesure de ce qui est. Chaque atome de la réalité est lié à la vie divine ineffable, la divine trinité est en relation avec chaque cellule de notre corps.

La bonne mesure

Pour nous la bonne mesure c’est la démonstration scientifique et mathématique de quelque chose, c’est ce qui va nous permettre de ramener les choses à un langage humain qui est un langage de la maîtrise du monde. La véritable mesure n’est pas logico mathématique, c’est une mesure divine parce que, même si la maîtrise logico mathématique est éminemment respectable, elle est incapable de nous donner une éthique pour produire en nous une véritable conscience. La mesure n’est pas extérieure à nous-même, elle est nous-même, elle est dans l’être de nous-même lorsque nous sommes nous-mêmes. Si nous voyons les choses avec les yeux de notre être accompli on voit tout de suite ce qui va et ce qui ne va pas. Si nous n’avons pas cette illumination du cœur par le jugement éclairé, on ne comprend rien.

Aujourd’hui, nous sommes guidés par les sciences objectives qui n’ont aucune éthique. L’éthique n’est pas une règle, elle se vit et elle vient du ciel, tant que ce ne sera pas le cas, il n’y aura pas d’éthique. On essayera de régler la vie humaine à l’aide de données objectives dans lesquels il n’y a pas d’éthique. C’est une pure contradiction car nous essayons sans aucune éthique de créer une éthique et nous n’y arrivons pas.

L’expérience fondamentale de toute chose est le logos, il est inutile de parler de morale, de culture et de religion si nous n’avons pas à l’esprit l’extraordinaire du verbe et du logos. Si nous avons ce sens, nous allons créer la bonne mesure pour le religieux, la culture et la morale, nous aurons alors une morale, une religion et une culture accomplies. Il arrive qu’il y ait dans la culture, la religion et la morale, des moments extraordinaires. Lorsque celui qui vit la culture, la morale ou la religion est extraordinaire, il a des paroles et des actions extraordinaires et il met l’humanité dans un état extraordinaire. Dans ces moments-là, nous avons le sentiment d’être enfin arrivés « chez-nous », dans la terre promise, la Jérusalem céleste, nous trouvons enfin ce que nous cherchons.

Relier le visible et l’invisible

Il est important de comprendre que nous ne parlons pas encore de morale, de religion et de culture. Nous allons peut-être pouvoir en parler si nous avons une évolution intérieure suffisante pour le faire. Dans notre monde où les choses sont dévaluées, on vit une mystique sans mystique, on dit que la morale, la religion et la culture dépendent de l’évolution de l’humanité, des techniques et des sciences. En fait, sur un mode malheureusement pétrifié, on dit quelque chose de juste. Il est vrai que la morale, la religion et la culture dépendent d’un état de développement des connaissances, mais ce ne sont pas des connaissances scientifiques, objectives et techniques, ce sont des connaissances personnelles et mystiques qui permettent de donner une certaine hauteur, valeur, épaisseur à la morale à la culture et à la religion.

Ce qui est important dans l’accès au verbe c’est premièrement un mode de connaissance et deuxièmement, une personne. Le mode de connaissance, c’est le symbole qui est la relation entre le visible et l’invisible, c’est la conscience que derrière le monde visible se trouve un monde invisible qui donne tout son sens au monde visible. Le symbole est l’actualisation du verbe à l’intérieur de la pratique humaine. Le visible c’est la réalité réalisée, l’invisible est la réalité réalisante. L’invisible est la source du monde visible qui est la réalisation de l’invisible, la relation du visible et de l’invisible donne l’ouverture de la connaissance qui est la capacité que nous avons de pouvoir relier le visible et l’invisible pour vivre pleinement le visible en dégageant et en libérant les forces invisibles qui sont derrière le visible et qui nous nourrissent et nous permettent de nous accomplir. Il est merveilleux de vivre la connaissance symbolique parce qu’on rentre dans le verbe, on voit apparaître, avec les yeux du cœur, la divine présence qui se trouve en chaque chose avec une énergie ineffable. On vit poétiquement et mystiquement la réalité, on est en état de plénitude et dans la béatitude. Vivre dans cet état donne une joie infinie. On n’est plus de ce monde et on regarde la réalité avec beaucoup de compassion parce qu’on se demande comment les êtres humains font pour vivre dans ce monde complètement coupé de ses racines. C’est l’expérience extraordinaire de la vie en Christ, comme le dit Denis l’aréopagite : « l’accès au royaume des cieux c’est le moment où on a coupé avec ce monde visible qui est coupé de l’invisible pour aller dans le monde de la plénitude.

Ceci est très difficile car l’être humain est terrifié par le fait de quitter le monde visible pour aller dans l’invisible et lorsqu’il le fait, il referme aussitôt la porte qui ouvre sur l’invisible. Nietzsche a pressenti cela lorsqu’il dit : « le drame de la philosophie vient de ce que lorsque le philosophe ouvre une porte vers l’extraordinaire, il la referme aussitôt avant d’y revenir ensuite. »

La connaissance symbolique

L’expérience spirituelle mystique, c’est de perdre tous ses repères par rapport au monde. Cela terrifie beaucoup de personnes parce que ce qui angoisse le plus la conscience lorsqu’elle n’est pas développée, c’est la mort sociale. N’être rien par rapport aux autres est quelque chose d’intolérable, on veut pouvoir exister par rapport aux autres pour que les autres nous regardent. On est prisonniers de ce jeu théâtral du regard.

Pour beaucoup, ce qui est valable ce n’est pas la beauté de ce que l’on dit, mais sa socialité c’est-à-dire que ce soit compréhensible pour tous. Ce genre de parole permet d’être regardé par les autres, de les regarder et d’entrer dans ce théâtre du regard où, finalement, tout le monde se regarde. C’est la définition du contrat social de Rousseau qui est le mode de la fête où tout le monde regarde tout le monde et où chacun est dans la béatitude d’un regard totalement narcissisé collectivement. L’individu qui se sépare de ce regard, est considéré comme l’homme à abattre et devient le bouc émissaire qui va être tué en commun par la société.

Il est important d’avoir la connaissance symbolique qui nous libère de ce regard aliéné et aliénant, pour nous amener dans la plénitude de la connaissance. A l’intérieur de la connaissance symbolique bien vécue, on a tout le trajet du verbe. On part de la terre pour aller vers le ciel puis on revient vers la terre pour regarder le monde avec des yeux transfigurés et capables de voir la présence divine. Lorsqu’on atteint ce haut niveau de connaissance, on acquière des possibilités thérapeutiques dans la mesure où je crois que la maladie de l’humanité, c’est d’avoir refoulé son potentiel spirituel et d’être opprimée par ce refoulement fondamental. Rien ne marche dans notre mode parce qu’on ne peut rien faire sans les forces divines.

Tout cela a du sens parce qu’il y a une personne capable de le vivre qui va être le médiateur, le Christ, le symbole qui va être capable d’aller de la terre vers le ciel, du ciel vers la terre, et qui va permettre de libérer les hommes. Le personnage le plus important pour la construction du monde, est celui que Marcel Jousse appelait l’Enseigneur. L’Enseigneur est celui qui, vivant la présence divine, fait rentrer cette présence divine dans son corps et est capable de la redonner aux autres afin de les dynamiser et les libérer.  La plus belle chose au monde, c’est la connaissance qui nous illumine. Les êtres qui nous émerveillent le plus sont les grands enseigneurs de l’humanité. Le Christ enseigne pour que d’autres enseignent à sa suite et amènent les êtres dans l’ouverture à la connaissance symbolique et par la même, à la divine présence dans son actualisation humaine.

La logique du Pharisien

A partir de là, nous pouvons comprendre le tragique de l’humanité et la question du mal. On ne comprend pas la question du mal dans l’humanité si on ne rentre pas dans la logique du pharisien. Le Christ voit bien que le drame de l’humanité, c’est le conformisme moral et le pharisaïsme. Mais lorsqu’on parle du mal, on se demande souvent ce que fait Dieu vis-à-vis du mal.

Les Evangiles nous donnent la réponse à travers le pharisien, si l’on comprend le pharisien, on comprend tout ce qui ne va pas dans l’humanité et on comprend pourquoi le mal existe.

Le pharisien, c’est trois personnes. Ce n’est pas seulement l’autre, mais aussi c’est nous-mêmes, c’est l’homme religieux, le docteur de la loi et le scribe.

Ces trois personnages sont fondamentaux dans notre monde parce que si on analyse la relation des trois, si elle est bien vécue, c’est ce qui nous permet d’aller de la terre vers le ciel.

L’homme religieux, c’est celui qui vit une expérience religieuse.

Le docteur de la loi, c’est celui qui fait l’expérience de la vie religieuse et qui trouve la loi fondamentale. Ce principe divin qui permet à toute chose de se structurer et d’exister.

Le scribe c’est celui qui va faire rentrer la loi dans la mémoire inconsciente et qui va permettre l’ouverture vers la surconscience.

Dans ces trois personnages, nous avons tout le Verbe et celui-ci renvoie à l’expérience religieuse authentique.

L’expérience religieuse, c’est le moment où j’arrête le monde profane dans lequel je vis pour rentrer dans le monde sacré et dans lequel je me mets en présence de Dieu. L’homme religieux, c’est celui qui accepte que Dieu existe et de vivre la présence divine. C’est celui qui persévère dans la présence divine pour découvrir la création cachée derrière les choses, la loi divine qui active toute chose, et qui va au plus profond de lui-même, dans sa vie inconsciente, là où s’étant séparé de la conscience banale, il rentre en communication avec la conscience divine. Nous sommes alors devant des expériences de sainteté de vision et de béatitude tout à fait extraordinaires.

Lorsqu’un être est capable de faire cela, il est capable de créer la société que la politique essaye de créer, la médecine, la science, l’art, la morale ou la philosophie que l’on essaye de créer. Tout vient par-là !

Ce personnage est très important et il est important qu’en nous, existe le pharisien, le docteur de la loi et le scribe accomplis.

La tragédie de l’humanité

C’est ce qui se passe lorsque l’homme religieux, le docteur de la loi et le scribe ne s’accomplissent pas. Pour s’accomplir il faut faire l’expérience du vide créateur qui nous amène dans l’unité absolue.  Lorsque nous abordons la haute connaissance, à un moment, nous rencontrons le vide créateur, l’Un, la plénitude et il faut beaucoup de force spirituelle et d’humilité pour pouvoir vivre ce passage. En général, il y a une partie de nous-même qui refuse ce passage et qui a peur. Ce qui fait le plus peur aux êtres humains, c’est la vacuité qui, en quelque sorte, balaye le monde dans lequel ils se trouvent.

Le vrai maître va vers l’inconnu créateur et, ce qui est très important, il dit aux autres « vous pouvez y aller parce que je l’ai fait, et on vit très bien sans ses préjugés, sans ses colères, sans ces regrets, sans sa lourdeur ». Il est très difficile et même douloureux d’accepter d’oublier le monde et les autres pour aller vers le vide créateur, qui si on le vit vraiment, va libérer la parole divine et permettre de revenir dans le monde avec les éléments qui permettront de pouvoir vraiment aider le monde.

Pourquoi avons-nous tellement peur d’aller dans le vide créateur parce que ce qui est en jeu, c’est le salut du monde. Il y a deux manières de penser le salut, une manière humaine et une manière divine. La manière humaine pense que le salut vient de l’homme, alors que du point de vue divin on pense que le salut vient de Dieu à travers l’homme.

Devant l’angoisse des hommes, la question du salut se pose : « comment va-t-on sauver l’humanité ? » Pour sauver les hommes, il faut à un moment, les oublier et oublier le monde. Sinon, on produit toutes les catastrophes que nous connaissons. Des êtres qui veulent apporter le bien dans le monde par leurs propres moyens et qui y sèment des désastres. N’oublions pas que les plus grands cataclysmes du 20ème siècle ont été le fait de systèmes politiques qui voulaient sauver le monde en dehors de Dieu et uniquement avec les forces humaines.

Aujourd’hui, il y a différents projets sociétaux et humains pour sauver l’humanité. Si on considère le transhumanisme on arrive au paradoxe suivant, créer un nouvel homme par la technique qui permettra de résoudre les problèmes du mal de la souffrance et de la mort, mais la caractéristique de cette solution, c’est qu’il faut que l’homme disparaisse pour être remplacé par un dispositif technique. On n’a pas trouvé le moyen de régler le problème du mal de la souffrance et de la mort avec l’homme. Autrement dit, la mort de l’homme est la condition pour résoudre le problème de la mort.

Le pharisien dévoyé

Ce qui est dit mystiquement, c’est qu’il est nécessaire de changer notre idée du salut du monde, de laisser le salut se faire à travers nous et non pas d’en être les auteurs. Cela permet de comprendre l’homme religieux, le docteur de la loi et le scribe dévoyés.

L’homme religieux dévoyé est celui qui ne fait pas la religion mais sa religion, c’est l’homme qui vit l’expérience religieuse sans être purifié intérieurement et qui transforme l’expérience religieuse en communauté identitaire où la religion se confond avec un fait social et politique. Cela engendre beaucoup de violence car, persuadé de posséder les clefs du salut de l’humanité, tel groupement religieux va se mettre à avoir des projets de dictature mondiale. Les pharisiens pensent que le salut du monde est un royaume politique et que le Christ est dangereux dans la mesure où il ne vient pas satisfaire ce rêve politique. Le pharisien veut le salut selon lui avec son modèle religieux. On est là devant un exemple de détournement religieux qui est dramatique.

La deuxième catastrophe c’est lorsque le docteur de la loi remplace la loi fondamentale divine et ineffable par des lois humaines qui sont des lois juridiques ou scientifiques, c’est de vouloir régler le monde et les conduites humaines selon nous-mêmes. Ce qui est critiquable dans le juridisme et le légalisme, ce n’est pas la légalité et la loi, c’est ce qui est derrière elles, c’est le message qui est lancé. C’est le même message qu’avec les pharisiens qui disent « ce n’est pas la religion que nous voulons, c’est notre religion, ce n’est pas la loi, mais notre loi que nous voulons » cela débouche sur un détournement de la mémoire car le scribe ne veut pas la mémoire, mais il veut sa mémoire. On est là devant un détournement terrible d’êtres qui ont perdu la connaissance.

Une crise de l’enseignement

Le Christ vient dans le dépouillement et la simplicité, Il vient montrer que tout ce qui est important dans l’humanité vient de ce qui est petit, apparemment faible, invisible, c’est-à-dire tout ce qui s’est vidé du moi envahissant pour permettre la vie divine et à la parole divine de se déployer.

Cela éclaire le problème de la condition humaine et de la crise dans laquelle nous sommes. On pense que pour régler le problème du mal et des personnes malfaisantes il faudrait donner plus d’éducation et de moyen à l’éducation. C’est une erreur profonde car on confond éducation, instruction et enseignement. L’éducation, ce sont les règles de politesse qui font de nous des êtres bien élevés dans la vie sociale, l’instruction c’est ce qui nous permet d’avoir les fondamentaux du savoir, et l’enseignement c’est l’ouverture du cœur à la connaissance et à la vie mystique. Ce n’est pas un manque d’éducation que nous avons, c’est une crise de l’enseignement, parce qu’il n’y a pas d’enseignement.

Le problème majeur de l’éducation nationale n’a pas été résolu car on ne sait pas où on va, il n’y a pas sens. Les élèves apprennent beaucoup de choses mais Il n’y a rien qui permettrait de rassembler et d’avoir une connaissance unifiée. Le sens profond a été volé, nous sommes dans un monde qui n’a pas de sens parce que la clef du sens est divine et on ne veut pas en entendre parler. Lorsqu’on parle d’éducation, quel sera le contenu de l’éducation ? Ce n’est pas en faisant davantage de sciences naturelles ou de philosophie que les choses iront mieux. La crise de l’enseignement est une crise mystique, Socrate disait que la vraie sagesse vient des dieux.

Tout vient de la relation à la vie divine et si nous ne voulons pas passer par là nous allons nous retrouver dans le monde des pharisiens, des docteurs de la loi et des scribes qui sont incapables de créer une société divino-humaine, qui devient une société simplement humaine et ces sociétés deviennent des sociétés cyniques qui s’adaptent au fur et à mesure des circonstances à ce qui favorise leur confort.

L’interprétation juste

Pour sortir de cela, il faut revenir à l’interprétation et retrouver un sens du Livre. Dans la tradition spirituelle occidentale, interpréter, c’est vivre le Verbe en tenant compte des quatre degrés qui permettent d’aller vers le Verbe, le littéral, le contextuel, le moral et le mystique.

Le littéral, le contexte et le moral renvoient à la condition humaine, Le littéral c’est le sol, le contexte c’est le monde, le moral c’est moi. Comprendre un texte, c’est premièrement comprendre et rapporter ce qui est dit, deuxièmement reconnaître le contexte dans lequel cela a été dit, et troisièmement ce que moi je pense et l’usage que je peux en faire. C’est ce que nous faisons habituellement lorsque nous lisons un texte, mais le texte ne vit pas encore car il manque une relation réelle entre le littéral, le contextuel et le moral. Cette relation devient réelle lorsqu’on va au-delà du bien et du mal, au-delà de la dualité et de l’objectivité. Nous ne sommes pas en face des choses mais elles sont en nous. Nous ne sommes pas sur le sol, nous sommes le sol, nous ne sommes pas en face du contexte, nous sommes le contexte, et nous vivons pleinement notre moi. A ce moment-là, le texte s’ouvre, il est illuminé par quelque chose de fulgurant, on est dans la compréhension, on est capable de trouver le lien, le Logos, le Verbe. Il y a dans toute chose une présence divine fulgurante, c’est la lumière. Comprendre, vivre, c’est faire l’expérience de la lumière divine et de l’illumination. C’est lorsqu’on rentre dans les choses et c’est ce qui s’appelle aimer. Aimer, c’est la même chose que dire « sois la table, sois le contexte, sois toi, ne sois pas en face, à l’extérieur ».

Ordinairement, nous sommes dans la position du sujet qui s’extrait du monde pour pouvoir le dominer, mais lorsque nous sommes dans la vie, nous sommes le monde, la société, les autres, nous oublions totalement le pouvoir pour rentrer dans l’existence à l’état pur. Là on est dans la vie spirituelle, dans quelque chose qui parle et qui libère totalement le potentiel créateur et on comprend ce que veut dire Berdiaef lorsqu’il oppose le pharisien et l’homme créateur. Le pharisien, au sens dévalorisé du terme, est dans le bien et le mal, il juge les autres parce qu’il est dans le pouvoir, il défend sa religion, sa loi, sa culture et il construit le monde à partir de cette vision totalement aveugle, dépourvue d’yeux et d’oreilles.

Le Christ dit des Pharisiens qu’ils n’ont pas d’yeux pour voir et pas d’oreilles pour entendre, ils n’ont plus rien qui communique avec le Verbe. Cela nous met au cœur de notre vie humaine. On dit que l’homme est un être de langage parce qu’il se sert du langage pour communiquer, mais en définissant l’homme ainsi, on en fait un animal social qui communique et on est dans une pauvreté absolue.

En fait, l’homme est celui qui a reçu le Logos pour pouvoir le répercuter et lui donner encore plus d’extension. L’homme est un vivant qui est amené à une vie divine. Vivre la vie divine c’est rentrer dans l’expérience de la lumière par le regard et en même temps, dans l’expérience du Verbe.

Dans le Faust de Goethe, Méphistophélès ouvre la bible et lit la première phrase de la bible « Au commencement était le Verbe » et il la biffe pour la remplacer par : « Au commencement était l’action ». Il supprime totalement la relation entre le ciel et la terre et, ce qui est démonique, c’est qu’il coupe l’homme de ses racines divines en le ramenant à une vision simplement matérielle, socio-économique et psychologique.

Le social, l’économie, le psychologique sont importants, mais il est aussi important de toujours lier l’invisible et le visible, d’aller dans la présence divine créatrice qui va ouvrir des perspectives au lieu d’étouffer l’existence humaine.

Le Christ nous met au cœur du langage. Avant de parler de la morale, Il nous parle de ce qui faut pour comprendre la morale. Pour éviter de ramener la morale à un ensemble de règles sociales, il faut aller dans une morale extraordinaire, il faut laver nos yeux de la banalité pour les ouvrir à l’extraordinaire.