La mort

« Laissez les morts enterrer les morts »

 

Introduction.

Nous allons parler de la question de la mort qui, à côté de la question de la souffrance et du mal, fait partie des grandes épreuves de l’existence. La spécificité de l’Evangile et du Christ c’est de nous situer à égale distance de deux écueils, le premier, c’est le fait de dire que la mort n’est  rien et d’évacuer celle-ci, le deuxième, c’est de dire que la mort est tout et de faire de celle-ci la fin de toute chose. L’Evangile et la résurrection nous montre que la mort n’est ni de l’ordre de rien, ni de l’ordre de tout, c’est autre chose.

La mort n’est pas rien

Dans La lettre à Ménesse Epicure dit la chose suivante : « La mort n’est rien pour moi parce que quand elle est là, je n’y suis pas et lorsque je suis là, elle n’est pas là ». La mort n’est pas un objet avec lequel je peux me situer, je n’ai pas la mort en face de moi. La caractéristique d’Epicure n’est pas seulement de déconstruire la mort en réduisant celle-ci à n’être rien, c’est aussi le fait de monter que les hommes ne parlent pas de la mort. Quand tout va bien, ils la redoutent, et quand tout va mal, ils l’appellent de leurs vœux. Les mêmes qui aspirent à l’immortalité aspirent au suicide. Ce qu’on peut dire de cette sagesse, c’est que, globalement, Epicure n’a pas tort. C’est vrai que les hommes ont une attitude contradictoire par rapport à la mort et c’est vrai qu’ils ne parlent pas de la mort mais de leur rapport à eux, il est également vrai  que la mort n’est pas un objet.

La vision d’Epicure est une vision totalement abstraite qui est valable pour les atomes, mais pas pour les hommes. Dans la vision d’Epicure, il est évident que quand il y a de la matière, il n’y a pas de vide, que quand il y a du vide, il n’y a pas de matière. En fait Epicure nie la mort parce qu’il identifie l’existence humaine à la matière et au vide. Tout se passe comme si nous n’étions que des atomes et du vide et comme s’il n’y avait que des atomes et du vide. La vérité c’est qu’il y a des atomes et du vide, mais nous ne sommes pas faits que d’atomes. Nous sommes faits de cellules, nous sommes un corps vivant, le corps vivant de quelqu’un, d’un être humain, qui apparaît avec l‘humanité, qui rentre dans la culture, qui rentre dans l’histoire, qui fait évoluer la culture, qui rentre dans la vie morale et spirituelle, qui fait évoluer l’histoire.

L’erreur du matérialisme

Nous sommes du temps créateur qui transforme les données fondamentales de la vie pour, à partir de la matière, faire autre chose que de la matière. Autrement-dit, attention à ne pas déformer la vision que l’on a de l’existence. C’est l’erreur que fait le matérialisme. Il fait illusion en expliquant que la réalité se ramène aux constituants matériels de celle-ci, c’est-à-dire les atomes qui en se composants vont donner  l’être humain, et en se décomposant vont retourner dans le nuage cosmique. Nous sommes des poussières qui à un moment s’agrègent pour donner un être humain et ensuite se décomposent pour redevenir de la poussière et pour se recomposer dans l’éternelle composition/décomposition qui marque le rythme de l’univers.

Le matérialisme déforme totalement l’idée de la réalité en ramenant l’homme uniquement à ses composantes matérielles et en niant le temps créateur qui est derrière la matière et qui transforme la matière en vie, la vie en humanité, l’humanité en histoire, l’histoire en morale et en vie spirituelle. Nous sommes dans une vision faussée et c’est Marx qui s’en rend compte lorsqu’il fait la critique du matérialisme antique et qu’il montre que ce matérialisme confond le matérialisme et le chosisme. Epicure nous ramène à l’état de chose en oubliant que l’être humain est une histoire et une vie, et non pas simplement des atomes qui s’agrègent.

Le sommet et l’abîme

Dire que la mort n’est rien, c’est possible lorsqu’on est des atomes, mais lorsqu’on est des êtres vivant, ce n’est pas possible. Ce qui caractérise l’expérience que nous pouvons avoir de la mort, c’est ce qu’on peut appeler le sommet par rapport à l’abîme et l’abîme par rapport au sommet. La vie humaine n’est pas faite par des atomes, elle est faite par l’apparition, la disparition, la présence et l’absence. L’expérience que nous avons de la mort, c’est un être cher que nous avons près de nous, dont nous sentons la présence palpitante, que nous chérissons et qui un jour s’éteint et meurt. Tout d’un coup il y a ce «  phénomène » qui n’est pas négligeable, à savoir l’immensité constitué par la disparition après l’apparition. Un être humain c’est de la vie et de l’histoire et derrière cela c’est l’apparition et la disparition. Naître c’est apparaître et c’est quelque chose d’immense, lorsque nous voyons un petit enfant naître, nous sommes émerveillés par la vie, cet enfant qui apparait est une « apparition », c’est un sommet.

La caractéristique de l’être humain tout au long de sa vie, c’est d’être porteur de cette apparition, de cette existence et de cette présence. L’expérience de nos relations humaines, c’est le miracle de l’apparition des êtres que l’on aime, et la  joie que nous pouvons ressentir à chaque fois que nous voyons apparaître un être que nous aimons, il y a quelque chose du début et de la création du monde. Marx dit que la vie humaine, n’est pas des choses, mais du temps et de l’histoire, il a raison, mais il ne va pas assez loin. La vie humaine, c’est un temps métaphysique et ontologique et pas simplement un temps neutre, c’est le temps de l’apparition. C’est quelque chose que j’ai profondément ressenti avec ma mère, à chaque fois que je la voyais, elle poussait un cri de joie et j’avais ce sentiment d’apparaître et d’être porteur de cette apparition. Je crois que j’ai senti, à travers ce cri de joie lié à ma venue, ce que pouvait être l’amour d’une mère pour son enfant. Par là même, nous comprenons l’abîme de la disparition. Quand quelqu’un meurt, ce n’est pas simplement du vide, c’est une absence. Il y avait la présence chaleureuse et tout d’un coup il y a le « rien », il y a quelque chose qui vient contre l’existence humaine.

La caractéristique de nos relations à la vie et à la mort, c’est de ne pas nous résoudre à la mort. Ce n’est pas  parce que nous sommes attachés à l’existence d’une manière maladive et que nous voulons absolument vivre, ce n’est pas le « vouloir vivre » critiqué à juste titre par le Bouddha et par Schopenhauer,  qui fait que les êtres humains se transforment en tyrans égoïstes parce qu’ils veulent vivre à tout prix. Mais ce qui nous frappe par rapport à la mort, c’est l’abîme par rapport au sommet, il y a l’apparition des êtres que nous aimons dans leur existence éblouissante et puis, soudain, il n’y a rien, et l’abîme de la mort est d’autant plus grand que le sommet est grand.  Nous avons le sentiment que cela est contraire à la vie, l’homme n’est pas fait simplement pour disparaître, l’homme est porteur de cette apparition et celle-ci est infiniment belle. Le fait qu’à un moment, l’homme ne peut plus apparaitre, ce n’est pas simplement la mort d’un homme qui est en jeu, mais c’est la signification même de la mort à l’intérieur de l’existence humaine.

L’expérience vivante de la mort

Il y a quelque chose qui est manqué par le matérialisme d’Epicure, c’est l’expérience vivante de la mort et c’est un des points importants de notre réflexion. Penser la mort c’est la même chose que penser la vie, notre conscience de la mort est liée à notre conscience de la vie. C’est la raison pour laquelle il est tellement important d’enterrer les morts. On dit souvent que le rite d’enterrement caractérise l’humanité et qu’il est constitutif de sa conscience et cela est tout à fait vrai. Le fait, de demander à traiter les morts avec respect est constitutif de notre humanité. Ce n’est pas parce qu’on est mort qu’on n’existe plus en tant qu’être humain. La caractéristique des hommes c’est de considérer que l’humanité est construite à partir des morts et des vivants et que les morts ne cessent pas d’être des hommes parce qu’ils sont morts. La vision de la vie va plus loin que la distinction entre l’homme vivant et l’homme mort, la vie englobe et les vivants et les morts. Ceci est un premier point que nous seront amenés à retrouver car il est absolument fondamental pour comprendre la vision en Christ de la vie éternelle.

La mort est quelque chose parce que la présence et la disparition sont quelque chose et avoir conscience de la présence et de la disparition des êtres c’est avoir tout simplement conscience de l’existence. Perdre totalement la conscience de la mort, c’est perdre la conscience de la vie, c’est perdre la conscience de notre humanité.

La mort n’est pas tout

La mort n’est pas rien, mais la mort n’est pas tout. Il convient de ne pas basculer dans une image déformante de la mort. Il est vrai que la mort est un abîme qui nous laisse souvent désemparés, mais attention à cette vision de la mort, enfermant la mort dans un tragique absolu en faisant de celle-ci le dernier mot de la vie et le dernier mot de tout. Certes de notre point de vue, la mort vient clore la vie et il est vrai qu’avec l’expérience de la mort, nous avons l’expérience de l’abîme et de la disparition mais attention à ne pas bâtir une fausse conscience de la mort à partir du tragique et de cette attitude, totalement opposée à celle d’Epicure, faisant de la mort non pas rien, mais tout.

La conscience exagérée de la mort tend à faire penser que la mort est le signe de l’échec de la vie et de son tragique intrinsèque. La mort serait le tragique de l’existence s’il n’y avait qu’un évènement dans la vie qui serait la mort. Mais, entre nous est la mort, il se passe quantité de choses et la mort n’est pas l’unique évènement de notre vie. Attention à la réaction narcissique inconsciente qui pense que quand on n’est pas là, la vie n’existe plus. L’impression que l’on peut avoir du néant de la mort est souvent liée à cette impression. Attention à ne pas figer le monde dans notre mort en la prenant pour la mort de tout.

Une expérience structurante

L’expérience de la mort n’est pas simplement celle de la disparition physique de quelqu’un. C’est une expérience structurante de notre vie sous la forme de ce qu’on appelle le travail du deuil et qui renvoie à l’expérience du détachement. Dans l’existence, il faut nous séparer d’un certain nombre de choses pour pouvoir accéder à d’autres choses. Nous devons nous séparer du corps maternel pour naître au monde, nous devons nous séparer de nos parents pour devenir un enfant autonome. Nous devons nous séparer de l’enfance pour devenir un adolescent, changer de corps pour devenir un corps qui peut donner la vie. Nous devons nous séparer de l’adolescence pour devenir un adulte capable de prendre des responsabilités. Nous devons nous détacher de l’adulte que nous avons été pour rentrer dans la dimension du sénior. Et enfin à un moment, nous devons accepter de quitter ce monde. Et là nous faisons l’expérience de la mort, non pas comme la disparition physique de l’autre avec la notion de l’abîme, mais comme étant cette médiation nécessaire pour pouvoir quitter l’ancien afin d’aller vers le nouveau.

L’expérience de la mort est ici celle du détachement total et de la purification. C’est-à-dire du fait de nous libérer, à travers le fait de mourir, des attaches morbides et mortifères qui nous enchainent dans la réalité qui est la nôtre. Vivre c’est, quelque part, mourir et passer par plusieurs morts successives permettant de vivre et d’éviter la mort. Ceci est la fonction paradoxale de la mort. Dans l’expérience de la mort, il apparaît que nous ne mourrons pas parce que nous avons accepté de mourir. Là, nous sommes dans autre chose.

Deux choses contradictoires

Nous avons parlé de l’expérience de l’abîme qui fait que la mort n’est pas rien. Il y a l’expérience du nouveau de la vie où la mort n’est pas tout parce qu’il y a quelque chose de plus profond qui va au-delà de la mort en utilisant celle-ci pour se détacher. C’est ce qui fait que la mort est si étrange et si difficile à penser étant donné qu’elle signifie deux choses contradictoires. D’un côté une violence totalement opposée à l’essence de l’existence et d’autre part une nécessité profonde et indispensable à l’expérience même de la vie. Vivre, c’est aussi bien honorer la vie dans sa présence fulgurante, qu’être capable de se détacher de soi et du monde.

Je pense que la caractéristique du Christ et de la résurrection c’est de tenir ensemble ces deux aspects totalement opposés. C’est ce qui est totalement nouveau dans la vision en Christ de la vie et de la mort. Le terme de résurrection doit être distingué de la notion de renaissance. C’est ce qui apparaît quand, au-delà de la mort, apparait une vie totalement différente de celle que nous connaissons. La renaissance c’est la répétition d’une naissance qui a déjà eu lieu, la résurrection c’est l’apparition d’une vie qui est au-delà de la vie et de la mort.

La renaissance n’est pas la résurrection

La renaissance c’est ce que nous voyons apparaitre dans ce qui est décrit par les biologistes. Dans son ouvrage  le sexe et la mort , Jacques Rufier explique que l’individu le sexe et la mort apparaissent ensembles dans l’expérience du vivant évolué. La vie pourrait se reproduire par duplication sur le mode de la prolifération, mais il s’avère que la vie ne se duplique pas, elle se reproduit, c’est à dire que deux individus vivants mâle et femelle s’unissent pour produire un troisième. La mort apparaît comme ce qui renouvelle ces individus qui eux-mêmes renouvellent la vie. Le processus du vivant est lié à une association entre la sexualité et la mort pour produire du nouveau sur un mode répétitif. Dans l’expérience de la renaissance, les générations passent, l’humanité demeure. Les hommes et les femmes s’unissent et font des enfants qui grandissent et qui vont s’unir pour donner des enfants. Nous avons affaire au cycle répétitif de la vie et de la mort où les vivants se reproduisent et meurent pour donner naissance à de nouveau vivants. Ce qui caractérise ce processus, c’est qu’il est impersonnel. Il ne propose pas une vie qui va au-delà de la vie et de la mort, mais une vie qui passe par la vie et par la mort.

La résurrection

Dans la résurrection, il s’agit d’autre chose. Lorsque le Christ se montre à Thomas après la résurrection,  ce n’est pas un vivant qui va rentrer dans le cycle de la vie et de la mort. Mais il c’est  l’expérience du Christ qui, en tant que personne est allé au-delà de la vie et de la mort pour faire apparaitre un troisième élément qui est celui de la vie ressuscitée. Nous sommes dans un rapport totalement nouveau marqué par une altérité radicale.

On n’est pas dans l’ordre d’une vie qui a disparue et qui revient, c’est autre chose. C’est l’expérience d’une vie capable de tout embrasser, la vie, la mort et la relation simultanée de la vie et de la mort. Cette expérience de la résurrection est la même que celle qui est capable de vivre les deux aspects de la mort. C’est-à-dire la mort comme abîme et à la fois, comme expérience personnelle de détachement.

Ces deux expériences vont ensemble, l’une prépare l’autre et les deux grandissent ensembles. Le point de rencontre entre ces deux expérience c’est la préparation de l’ouverture à l’inouï qui est l’expérience la plus extraordinaire que l’être humain puisse faire. C’est l’expérience de ce qui va au-delà de tout ce que nous avons l’habitude d’imaginer et de penser, c’est quelque chose qui va au-delà du sommet et de l’abîme et au-delà des expériences de nouveauté que nous pouvons faire. C’est quelque chose que l’on retrouve chez Denis l’Aréopagite et qui provient de sa méditation sur le Christ. Le Christ a frappé le monde parce qu’on avait jamais entendu parler de Dieu comme cela. Nous avons perdu cette manière de parler de Dieu parce que nous avons banalisé et humanisé les choses.

L’expérience de l’inouï

C’est par excellence celle de la mort et de la résurrection,  elle est au cœur de la parole de Denis l’Aréopagite. Lorsqu’il dit que « Dieu est tellement vivant que c’est peu dire qu’il est vivant » cette parole est la même chose que la résurrection et va permettre de comprendre pourquoi des femmes et des hommes ont cru à la résurrection et y croient encore. Dans l’expérience de la résurrection, il est dit que Dieu s’est fait homme sous la forme de son fils le Christ, qui est mort sur la croix et qui est ressuscité. Dire cela c’est la même chose que parler du plus que vivant. Lorsque les hommes et les femmes entendent parler de la résurrection du Christ, ceux qui y croient, le font parce que ce qui est dit, c’est le plus que vivant, et c’est l’apparition de la véritable religion.

On vit dans un monde avec une humanité, une culture et des rites religieux et à force de vivre ainsi, nous finissons par rentrer dans la mort, nous perdons le sens de nous-mêmes parce que nous ne sommes plus capables de renouveler notre rapport aux hommes, à la vie et à la culture. Nous ne sommes plus capables de faire l’expérience du sommet et de l’abîme. C’est l’expérience du Christ, celle du plus que vivant, celle du sommet qui devient un abîme par rapport à la réalité de ce qui est. C’est  ce que Saint Paul exprime lorsqu’il dit : « si le Christ n’est pas ressuscité, notre foi est vaine». Pour expliquer la résurrection, Saint Paul à recours à l’image du gland qui se transforme en chêne. On voit un gland devenir un chêne, entre les deux, le processus de croissance nous échappe totalement. C’est le même gland qui est devenu chêne et pourtant ils sont totalement différents l’un de l’autre.

C’est la même chose que le vivant qui devient plus que vivant, c’est la même chose que Dieu qui devient plus que Dieu, c’est la même chose que ce qui existe en nous et que nous pouvons faire vivre si nous faisons l’expérience de la personne. En ayant premièrement le sens de la nouveauté et deuxièmement le sens du sommet et de l’abîme, nous nous retrouvons devant la même structure spirituelle qui passe par Dieu, par la vie et la mort et par nous.

L’expérience de la mort et de la résurrection

Au début de mon propos j’ai parlé du paradoxe de la vie et de la mort, la mort n’est pas rien, c’est  une disparition énorme par rapport au sommet qui correspond à l’apparition de l’homme, mais c’est aussi une expérience de détachement de nous-mêmes, les deux vont ensemble. Vivre c’est se détacher de soi-même pour rentrer dans l’expérience du sommet et de l’abîme, c’est-à-dire de la vie plus que vivante. Si nous sommes capables de nous dépouiller pour nous ouvrir à cette vie plus que vivante, nous faisons l’expérience de la mort et de la résurrection.

Par rapport à la vie véritable, nous n’avons encore rien vécu, tout ce que nous vivons n’est rien par rapport à la vie véritable. Si nous somme capables de penser que tout ce que nous avons vécu n’est rien, nous sommes au cœur du détachement et au cœur de l’expérience du sommet et de l’abîme. Lorsque Pascal veut faire comprendre ce qu’est la transcendance, il montre à l’homme la position qui est la sienne en disant que « l’homme est un tout à l’égard du néant et un néant à l’égard du tout. » L’homme est un tout par rapport à l’atome qui le constitue et il est un atome par rapport à la totalité qui constitue toute chose. L’homme est à la fois être et non-être parce que ce qu’il est dépasse infiniment tout ce qu’il peut penser et vivre. Les choses vont infiniment plus loin.

Lorsque le Christ est sur la croix Il est dans la vie absolue qui va au delà de tout et qui dépasse tout ce que l’on peut imaginer. Cette expérience est la même que celle de la pensée profonde et du détachement qui nous fait apercevoir que nous n’avons encore rien pensé, rien vu et rien entendu. Nous avons du mal à accéder à cette vision des choses parce que nous voyons le monde avec des yeux qui croient avoir déjà tout vu, tout entendu et tout connu. Si nous étions capables d’arriver à un état de  détachement et de mort à nous même qui nous permette de découvrir l’absolue nouveauté, nous comprendrions ce que veut dire l’expérience de la résurrection. Saint Paul nous dit que c’est la même chose que lorsque nous sommes dans un corps de croissance, lorsque nous réalisons que ce que nous avons vécu n’est rien par rapport à ce que nous sommes amenés à vivre.

Il nous faut comprendre que l’expérience de la mort est une expérience totalement spirituelle et pas simplement celle de la mort physique. Tous les êtres humains disent qu’ils croiraient en une vie après la mort s’ils étaient capables de vivre la vie après la mort. Mais nous en sommes capables ! Il suffit de faire l’expérience de ce que veut dire l’anéantissement de la pensée par rapport à la réalité. Lorsque nous vivons cette expérience du plus que vivant dans laquelle la pensée s’anéantie, en tant que vivant, nous pouvons faire l’expérience d’une vie qui va au-delà de la mort. Je dirais que cette expérience contient le corps de la vie sous  la forme d’un corps plus  vivant que le corps que nous connaissons.

Le corps véritable

Pour vivre un corps véritable, il ne faut pas simplement avoir un corps, mais il faut avoir le regard qui est lié à ce corps et qui permet de le transformer en un corps vivant. Si demain on démontrait physiquement la possibilité d’une vie au-delà de la mort, à travers un corps capable de résister à la mort, mais s’il n’y avait pas la parole d’éveil capable d’accueillir ce corps vivant, cela ne servirait à rien. En revanche, le fait de rentrer dans l’expérience de la parole et du plus que vivant, nous donne accès à ce que voudrions toujours connaître, c’est-à-dire le corps qui ne meurt pas. Le corps vivant est à l’intérieur de la parole qui accepte le plus que vivant, et qui est  liée à la pensée capable de s’anéantir.

L’expérience de la mort est celle de la plus haute pensée qui soit. C’est quelque chose que Hegel entrevoit dans la préface de la phénoménologie de l’esprit, lorsqu’il dit que le travail de la pensée c’est la même chose que le travail de la mort. Le travail de la pensée est un travail de détachement qui nous emmène vers des figures de plus en plus hautes, de plus en plus fortes. Le travail de la mort c’est ce que Pascal décrit lorsqu’il dit que la réalité est un sommet qui n’est rien par rapport au sommet véritable.

Lorsque nous avons parlé du péché, nous avons vu la structure ontologique qu’il y avait derrière. L’extraordinaire pensée qui est à l’origine de la notion de péché, c’est-à-dire de quelque chose qui n’est pas dans son axe. Nous avons parlé de l’exil de l’humanité, de la sortie du jardin d’Eden, le jardin du sens, lorsqu’à un moment, les choses sont enchaînées par le bien et le mal. Nous avons parlé de la plus haute pensée qui soit, celle-ci nous donnant les clefs profondes de l’existence ontologique. L’expérience de la mort, c’est la même chose, le Christ nous emmène dans des sommets intérieurs, des sommets de vie profonde pour rénover totalement notre regard.

Notre regard est brouillé

Nous ne voyons pas le monde parce que notre regard est brouillé, il nous faut le rénover, et la question de la vie et de la mort, c’est la même chose. Lorsque nous parlons de la vie et de la mort, nous parlons du corps, de notre vie et de la mort qui est la fin de cette vie à laquelle nous sommes attachés, et nous disons que nous croirons dans une vie plus forte que la mort, lorsqu’avec le corps qui est le nôtre, nous pourrons toucher le corps immortel capable d’aller au-delà de la vie et de la mort. Cela, c’est le regard qui ne vit pas, qui ne pense pas et qui attend qu’on lui apporte la vie de l’extérieur. C’est le regard qui dit :  « Quand on m’aura donné un corps immortel, je croirai au corps immortel », c’est le regard de quelque qui ne vit pas, car vivre ce n’est pas recevoir la vie et un corps immortel de l’extérieur. C’est l’enfant qui reçoit la vie de l’extérieur ! Nous faisons l’expérience du corps véritable, non pas lorsqu’il nous est donné de l’extérieur, mais quand nous le vivons de l’intérieur, nous l’épousons, il nous épouse et nous rentrons à l’intérieur de ce corps.

Le Christ vient bouleverser les données de la vie et de la mort, pour nous parler d’un autre corps, d’une autre vie et d’une autre mort. La tradition des pères du désert l’a très bien compris en vivant le monachisme dans la prière, le jeûne et la louange divine, et en faisant l’expérience petit à petit du corps profond à travers prière. La caractéristique de la prière c’est l’extrême attention à la vie et à toute chose, qui nous met dans un état de mort résurrection permanent. Par la prière, nous apprenons que la vie est à venir et que la vie que nous connaissons est peu de chose par rapport à celle que nous avons à vivre.