Le mal

« Arrière Satan »

 

Introduction

Pour parler du mal de la souffrance et de la mort, je pense qu’il faut revenir sur un présupposé fondamental de l’approche de ces extrêmes de l’existence humaine. Pour nous le mal la souffrance et la morts sont vus avec nos yeux humains. La souffrance, c’est l’extrême douleur physique ou morale. La mort c’est la disparition d’une manière plus ou moins brutale d’un être que l’on aime, c’est le deuil. Le mal, c’est la violence, l’extrême violence.

C’est dans l’esprit que les choses se passent.

Il ne saurait être question de remettre en cause ces manières d’appréhender le mal la souffrance et la mort, parce que ce sont les nôtres, en tant qu’êtres humains. Mais cette manière humaine nous masque la réalité des problèmes. Le mal la souffrance et la mort ne sont pas simplement ce que nous en vivons, mais c’est aussi spirituellement, ce qui se passe derrière, et je crois que c’est cela qui est important.

Notre expérience des choses est marquée par un matérialisme et un existentialisme critiques. Si je parle du mal, de la souffrance et de la mort de manière spirituelle, on va me ramener sur terre en me disant que j’oublie la condition humaine dans ce qu’elle subit de terrible, et que je passe à côté du mal de la souffrance et de la mort. La violence, la douleur et le deuil doivent être nommés pour pouvoir être vécus.

Je dirais oui et non, car cette manière d’aborder les choses, nous enferme dans le mal, la souffrance et la mort comme effets, et non pas comme noyau. En général, nous pensons que la réalité se trouve dans les choses concrètes et humaines, mais en fait, elle se trouve derrière. Tant que nous ne sommes pas rentrés dans le noyau de la réalité profonde, nous restons à la surface.

Sur le plan politique, si on ne rentre pas dans les mentalités, on ne peut rien changer, il ne sert à rien de faire des lois si les esprits ne bougent pas. C’est dans l’esprit que les choses se passent, et c’est là qu’il faut changer les choses. Bien sûr, il faut changer les choses pratiquement et matériellement, mais on ne fait rien dans la vie si on ne passe pas dans l’esprit de la vie, par ses valeurs et par sa dimension créatrice. Il faut, bien évidemment, traiter les questions de la douleur, de la violence et du deuil, mais il faut aussi en traiter les causes profondes en entrant dans leur dimension spirituelle car cela donne une compréhension très profonde de l’expérience humaine. Les êtres humains ont besoin qu’on vienne au secours de la détresse dans laquelle ils se trouvent, mais ils ont aussi besoin qu’on les regarde et qu’on leur parle, ils ont besoin d’avoir le sentiment d’être compris. Lorsqu’ils n’ont pas ce sentiment, ils souffrent, ils ressentent de la violence et vivent une expérience de mort.

La souffrance, le mal et la mort ne sont pas simplement la douleur, la violence et le deuil, ce sont  aussi la souffrance, la violence et le deuil spirituels dans lesquels on a le sentiment de ne pas avoir été compris. Dernièrement, j’ai visité une exposition sur les villes bombardées d’Irak, on voyait des villes dévastées par les bombes. Dans tout ce que je voyais, j’avais le sentiment que cette dévastation était totalement spirituelle, et les effets en étaient matériels. En voyant ces villes dévastées, j’ai ressenti une invraisemblable méchanceté présente à l’intérieur de l’homme, et je me disais que si on ne venait pas au secours de cette méchanceté terrible, on ne réglerait rien. On voyait bien que les décombres étaient dans les têtes, et pas simplement dans la réalité concrète.

L’expérience de l’épreuve

L’épreuve, c’est un passage difficile dans la vie, mais c‘est aussi un retournement et un sentiment. Je passe par un passage difficile de la vie, je suis donc éprouvé par la difficulté, mais cette difficulté retourne les choses, comme l’épreuve du photographe, et m’amène dans un sentiment profond où j’éprouve quelque chose. Une épreuve, c’est un passage terrible de la vie, mais c’est aussi parfois une transformation dans laquelle, mettant à l’épreuve les forces de la vie, on découvre le sentiment profond, le socle profond. Il est très important de comprendre cela parce que la véritable épreuve est une libération. Dans l’éducation, on fait passer des épreuves aux jeunes gens, aucune éducation ne peut se faire sans épreuve. On fait passer des épreuves parce que grâce à cela, on va libérer les forces profondes et permettre à des individus d’éprouver des choses authentiques.

En fait, la question de l’épreuve, c’est celle de la libération du noyau d’être, c’est ce qui va dans le plus profond de nous-mêmes pour libérer nos sentiments et nos sensations profondes. La vie est une épreuve continuelle que l’on peut vivre comment passage difficile ou bien comme libération essentielle.  Nous sommes heureux quand quelqu’un a libéré les forces profondes qui sont en lui, comme nous le sommes pour nous-mêmes, et nous avons le sentiment d’être bloqué et enfermé lorsque ces forces ne sont pas ouvertes et libérées. Je pense que l’existence nous fait passer de libération en libérations. Il y a sept passages à l’intérieur du temps qui font penser au chandelier à sept branches : la naissance, l’enfance, l’adolescence, l’âge adulte, la maturité, la vieillesse et la mort. Nous rentrons dans l’existence et nous en sortons, nous vivons des moments d’acquisition et des moments de dépouillement. Nous vivons une gigantesque contradiction à l’intérieur de la vie. La même vie qui nous fait rentrer dans la vie, nous en fait sortir, la même vie qui nous fait acquérir des choses nous amène à nous en dépouiller.

Un travail de libération

Nous vivons un travail de libération qui permet de manifester notre être profond. Si nous comprenons cela, nous comprenons ce que nous vivons. On ne comprend rien à la vie parce qu’on reste bloqué au premier stade des choses. On est confrontés à des difficultés on essaye de s’en sortir comme on peut, on s’en sort plus ou mois bien, on a reçu des coups, on a perdu des illusions, on est fatigués, on ne comprend pas, on n’a pas envie de comprendre et on a plutôt envie d’être révoltés. Cela est dommage parce qu’il est très profond et intéressant de comprendre que ce que nous vivons n’arrive pas par hasard.

Derrière quelque chose de négatif, il peut y avoir des choses essentielles. Lorsqu’il est bien tenu, ce discours est extraordinairement apaisant. Comprendre ce que l’on vit, donner un sens aux épreuves que l’on passe, c’est extraordinaire. Je suis toujours frappé de voir que lorsque quelqu’un vit une épreuve, si on lui dit qu’il est en train de vivre une libération, cela lui apporte une illumination et un apaisement profond dans l’existence.

Bien évidemment, cela demande d’être bien dit car la personne qui souffre a du mal à entendre cela, et elle aimerait plutôt que sa souffrance s’arrête. Il m’est arrivé d’avoir un ami ayant un cancer qui était en chimio thérapie, j’ai été frappé en le voyant car,  d’un côté il était livide et proche de la mort, et en même temps j’ai perçu chez lui un énorme travail d’épuration et je l’ai félicité pour le travail de purification qu’il avait accompli. Il m’a regardé l’air surpris. A plusieurs reprises, dans ma vie, j’ai vu des gens traverser des épreuves et je me rendais compte que derrière elles, ils étaient en train de libérer quelque chose.

La condition humaine.

Dans ce cours, nous sommes partis pour parler de choses élevées. Nous avons parlé de Dieu, du Christ, de la trinité, du Verbe, de l’icône, de la vie céleste, et tout d’un coup on se trouve plongé dans le péché, la souffrance et la mort. S’il y a tout cela, c’est parce qu’on vit l’incarnation et le drame de l’incarnation. Leibnitz dit que Dieu avait l’idée de la création et des hommes, il a fait passer les possibles dans l’existence et leur a donné une réalité. Petit à petit, ces possibles devenus réalité se spiritualisent et retournent dans la vie divine. Je trouve que c’est une manière très belle de voir la condition humaine et son développement. Leibnitz était un homme de haute connaissance qui tirait toute son analyse de la condition humaine de la lecture des mystiques et de la cabale qu’il a essayé de traduire dans un langage formalisé. Je pense qu’il donne une bonne idée de ce qu’est la condition humaine.

La condition humaine vit l’expérience de l’incarnation. Les hommes étaient des idées et ils deviennent une réalité. Vivre l’incarnation, cela veut dire vivre un double mouvement d’incarnation et de transcendance. Vivre, c’est à la fois s’incarner et, en même temps, se transcender. Plus on s’incarne, plus on se transcende, et plus on se transcende, plus on s’incarne. La relation entre l’incarnation et la transcendance est la même que celle qu’il peut y avoir entre le réel et le sens, entre le visible et l’invisible. Le réel est réel parce qu’il a du sens  c’st la transcendance. Le sens a du sens parce qu’il est réel, c’est l’incarnation. Dans la vie, il faut tenir ensembles l’incarnation et la transcendance, l’incarnation et la transcendance réalisées, c’est le Christ, c’est l’homme, c’est la vie dans sa totalité. Vivre le Christ c’est vivre l’incarnation et la transcendance, c’est vivre le réel et le sens, c’est rentrer dans l’homme accompli.

L’expérience de l’épreuve.

La difficulté arrive lorsque nous n’arrivons pas à vivre le Christ, nous vivons une réalité dépourvue de sens et un sens dépourvu de réalité. Nous sommes crucifiés et nous connaissons le mal, la souffrance et la mort. L’expérience de l’épreuve, c’est celle des passages de la vie qui sont des pâques où nous expérimentons la rencontre entre le réel et le sens. A l’occasion des sept passages que nous propose la vie, il faut chaque fois, renouer le lien entre le réel et le sens.

Cela commence dès la naissance car rentrer dans l’existence demande de faire l’expérience du sens, c’est-à-dire du passage de l’existence maternelle à l’existence réelle. Ensuite l’enfant et l’adolescent feront la même chose. Dans la vie, nous avons été confrontés à différentes épreuves, des changements d’existence dans lesquels on doit renégocier la relation entre l’existence et le sens. Par exemple, comme l’a dit Christiane Singer, à un moment la femme rentre dans le cycle de la fécondation et puis elle en sort et à chaque fois, elle doit redéfinir le sens. A sept moments dans la vie, il nous faut renégocier la relation qu’il peut y avoir entre le réel le plus existentiel et le sens le plus transcendant.

On comprend alors ce que veut dire « La lumière brille dans les ténèbres », et c’est souvent dans les ténèbres qu’elle brille le plus. Cela veut dire que la lumière est envoyée dans l’existence pour que l’existence aille dans la lumière. L’existence qui nous est donnée est une chance, car plus nous allons devenir existentiels, plus nous allons aller vers le transcendant. Lorsqu’on prend les épreuves de la vie de plein fouet, comprendre qu’il y a quelque chose à élaborer du point de vue du sens est quelque chose d’extrêmement libérateur et apaisant.

Le sens à tous prix a quelque chose de ridicule et d’absurde, mais pas de sens du tout, c’est impossible à vivre car ne pas avoir de sens revient à être coupé en deux.

La mort

Dans le récit de la Genèse, la mort intervient lorsque l’Adam que nous sommes manduque du fruit de la connaissance du bien et du mal. Mourir, c’est ce qui se passe lorsqu’on quitte l’existence céleste et que l’on rentre dans l’existence banale. Si tu rentre dans le jugement du bien et du mal, tu vas quitter totalement la connaissance et que tu vas connaître un monde qui n’est pas guidé par la connaissance. Tu vas en faire la douloureuse expérience. La connaissance du bien et du mal, c’est ce qui se passe lorsque je vis à un niveau primaire, où j’appelle bien tout ce qui va dans mon sens et mal tout ce qui n’y va pas.

Le monde du bien et du mal, nous y sommes tous les jours et c’est ce qu’on peut appeler le monde primaire. La bonne vie, c’est ce qui va dans mon sens et le malheur c’est ce qui n’y va pas. Je veux toujours vivre dans le bien et dès que quelque chose ne va pas, qui est de l’ordre du mal, je suis révolté, accablé et j’en veux à la terre entière. Je vis au rythme de ce qui va bien et de ce qui va mal et je suis dans un état « flottant », cyclothymique où je passe par des phases d’euphorie et d’abattement. Dans cet état, j’appelle providence ce qui va dans le sens de mes désirs et fatalité ce qui va à l’encontre. Je me sens béni des dieux ou maudis des dieux. Je vis dans un état « flottant » et quelque part, je meurs. La vie est avortée, rien ne peut aller dans son processus d’accomplissement, je suis totalement à l’extérieur du Christ et de la relation entre le réel et le sens. Je suis plus mort que mort, car être mort, c’est grave, mais vivre comme un mort c’est pire.

La mort extérieure que l’on voit est le résultat de notre mort spirituelle. Nous voyons le fait de quitter le monde comme un drame et un arrachement alors que nous devons quitter ce monde pour rentrer dans un autre monde. Toutes les personnes qui ont été en contact avec l’au-delà, par une expérience de mort imminente ou par un contact avec des personnes décédées, disent avoir ressenti quelque choses de tellement éblouissant que le désir de revenir sur terre est ressenti comme une douleur.

Je ne dis pas cela pour m’attarder sur l’au delà, mais si nous vivions dans un monde non pollué, nous ne vivrions pas la mort comme nous la vivons, soit comme quelque chose qui nous mutile, soit dans l’indifférence en ne voulant pas en entendre parler. Si on le veut, l’expérience de la mort est une expérience hautement spirituelle, c’est l’expérience de la connaissance. Dans la vie véritable on vit une vie édénique, de l’ordre du jardin du sens. Lorsque nous sommes dans la connaissance, il n’y a pas un espace de la vie qui soit lié à la mort. La vraie vie ne laisse aucune place à la mort. C’est ce qui se passe lorsque l’existence et le sens sont dans la plénitude, lorsque le visible et l’invisible sont dans une noce, lorsque le Christ est réalisé et accompli.

Lorsqu’on dit que le Christ est « le fils de l’homme », cela veut dire que le Christ est le fils de l’accomplissement. L’homme est là pour accomplir la vie, et pour passer de l’existence à la plénitude.

Nous mesurons ici le gouffre qui existe entre la manière dont nous parlons de la mort et ce que signifie l’expérience de la mort spirituellement. La manière dont nous parlons de la mort ressemble à quelqu’un à qui on a volé quelque chose, on dit d’ailleurs qu’on a perdu un être cher. L’homme se retrouve mutilé et orphelin et il veut pouvoir récupérer ce qu’il a perdu. C’est le projet transhumaniste qui est de fabriquer artificiellement un homme qui ne mourra pas.

C’est une vision pathétique de la gestion de la mort de la part de quelqu’un qui se situe sur un plan totalement extérieur et qui n’a pas compris que le problème de la mort n’est pas de disposer d’un corps immortel, mais de ne pas connaitre la vie dans sa plénitude. Si j’ai un corps immortel mais que je ne suis pas capable de rentrer dans un espace absolu de mon vivant, la vie sera un enfer car j’aurai un corps immortel pour vivre une vie dépourvue de sens. Seul le fait de rentrer dans la vie profonde, dans la vie de la connaissance spirituelle, dans la vie illuminée par le Christ, homme accompli, permet d’accéder à la vie.

La mort, c’est la question de la connaissance absolue, de l’éveil absolu, de la vie absolue et cela est la plus haute vie spirituelle qui soit.

La souffrance

L’expérience de la souffrance, n’est pas celle de l’extrême douleur, c’est l’épreuve qui consiste à porter la liberté à travers le temps. Le mot souffrance veut dire subir, supporter et entre les deux, attendre. Comprenons que l’expérience de la souffrance est celle d’une mutation qui permet de passer de l’esclavage à la liberté en retournant l’esclavage par l’esclavage. Comme les stoïciens l’ont bien compris, si je subis les choses activement, j’arrête de subir. L’expérience de la liberté, consiste à subir activement. J’ai bien conscience qu’en disant cela, je peux scandaliser énormément de personnes qui souffrent dans le travail ou dans la société en subissant des choses insupportables, qu’ils aimeraient bien arrêter de subir. Pourtant, lorsqu’on analyse les choses, on s’aperçoit que tous les moments de la vie où nous sommes sortis des dispositifs qui nous asservissent ont été des moments où nous finissions par accepter ce qui nous révulsait et de le vivre au lieu de le rejeter. Ceci est une mutation essentielle, mais il faut bien comprendre ce qu’on rejette, car beaucoup diront qu’on ne peut pas tout accepter et tout subir.

Je pense qu’on ne subit qu’une seul chose dans la vie, et c’est la très grande difficulté de ne plus être le maître de la situation. Nous sommes attachés à l’idée de pouvoir maîtriser les choses et il est profondément dérangeant qu’il y ait quelque chose qu’on ne maîtrise pas. Dans la psychanalyse il existe l’expression d’être « dessaisi de soi-même », c’est une expérience créatrice.

La question de la souffrance est souvent liée à la question de la comparaison. Souvent ce qui fait souffrir les êtres humains, c’est de se regarder dans la glace, lorsqu’ils sont à l’hôpital, et de s’apercevoir de la transformation de leur visage. Ils souffrent de ne pas pouvoir faire coïncider ce qu’ils ont été et ce qu’ils sont. Ce qui est aussi révoltant, pour certains, c’est qu’ils ont perdu leur jambes alors que les autres peuvent courir et sauter.

En tant que personne handicapée, si je me compare aux autres, je suis mort. Ce qui permet de vivre, c’est de ne pas se comparer aux autres et de ne pas trouver injuste le fait de ne pas pouvoir faire ce qu’ils font. Nous sommes libres à partir du moment où nous acceptons de ne pas l’être. C’est un des grands adages de la sagesse indienne qui dit : « si tu veux être libre, comprends que tu est esclave, et accepte le. » Etre esclave, cela veut dire qu’on ne fait jamais ce qu’on veut, mais on fait ce qui est, et on se libère dans la vie, lorsqu’au lieu vouloir et de faire ce qu’on veut, on veut et on fait ce qui est. J’ai toujours trouvé que dans le notre Père, la parole la plus profonde était « que ta volonté soit faite », c’est la parole cruciale qui permet au cœur de se libérer. En disant cela, nous allons accepter la vie et le monde que nous n’acceptons pas, et si nous les acceptons, nous arrêtons de les subir et nous commençons à pouvoir faire et vivre quelque chose. Dans les hôpitaux, c’est une chose essentielle dans les processus de fin de vie où l’on passe par trois phases qui sont la révolte, le désespoir, et l’acceptation.

La révolte c’est de penser que c’est un scandale que cela nous arrive à nous, nous sommes blessés narcissiquement, ce qui est très humain. Le désespoir, c’est de penser qu’on ne peut plus rien pour nous et qu’il vaut mieux mourir et on pense à l’euthanasie. Et puis il y a quelque chose qui nous sauve, c’est de réaliser que ça ne sert à rien de nous tuer car cela ne règle ni le problème de la maladie, ni le problème de la mort, mais ça les met seulement en suspend. Le moment de l’acceptation est tout à fait étonnant parce que dans cet espace qui n’est ni la vie, ni la mort, on vit des choses très riches humainement. Dans son livre La mort intime, Marie de Hennezel nous dit que dans le moment du mourir, il se passe des transmissions très importantes. C’est pour cela qu’il est important d’accepter ce moment entre la vie et la mort. Lorsqu’on accepte les choses, c’est la vie qui nous porte et, en quelque sorte, on n’a plus d’effort à faire, c’est ce qui explique que parfois, au milieu de la tempête, certaines personnes se sentent libres. Le fait d’être libre à l’intérieur du temps concerne tout être humain, c’est le fait à la fois de porter le temps et d’être porté par lui. Vu de l’extérieur le temps qui nous emmène vers la mort est irréversible, mais vu de l’intérieur, il devient cumulatif, c’est-à-dire qu’à partir du moment où j’accepte ce que je vis, je rentre dans la mémoire de la vie. Bergson nous dit que la définition de la vie, ce n’est pas la vie, c’est la mémoire et le fait de réer un substrat de plus en plus riche. Là nous sommes dans l’expérience du Christ dans les profondeurs, qui permet de comprendre ce que veut dire : « Il a souffert », le Christ a porté la vie dans le temps et il a porté l’existence ontologique. L’expérience du Christ est celle de Dieu qui devient réel et du réel qui devient divin. La réalité c’est de dire : « si Dieu peut le faire, nous pouvons le faire ! » alors qu’on a tendance à dire que pour Lui c’est facile parce qu’il est Dieu. Mais c’est exactement l’inverse car il est beaucoup plus difficile pour Dieu de vivre l’incarnation et la transcendance que pour nous. Faire rentrer l’infini dans une bouteille est quelque peu difficile, or c’est un peu ce qui se passe avec le phénomène de l’incarnation et de la transcendance divine.

Le mal

Cela m’amène à la troisième dimension qui est celle du mal. La mort, c’est le problème de la connaissance, la souffrance, celui de l’obéissance et de la liberté. Le mal, c’est la question de l’action, de l’exigence absolue et de la décision pure. Parce que le mal c’est ce qu’on ne peut traverser qu’en devenant action pure. Ceci est très bien expliqué par Jaspers dans son Introduction à la philosophie, il dit que dans la vie, il y a un moment où nous sommes confrontés au choix fondamental qui est de savoir dans quel monde on veut vivre. Voulons-nous vivre dans le monde de la vie ou dans celui de la mort, dans le monde de l’être ou dans celui du néant, dans le monde du bien ou dans celui du mal. Jaspers dit aussi que devant les moments extrêmes de la vie qui sont liés au néant et au mal, la seule manière de les traverser, c’est d’exister pour exister et vivre pour vivre. Le mal c’est le néant pour le néant, le nuisible pour le nuisible. Une seule chose peut résister au mal, c’est la capacité de vivre pour vivre et d’être dans l’exigence absolue.

Pour comprendre la question du mal, je pense qu’il faut passer par trois moments. Le premier, c’est l’attitude générale à l’égard du mal, le deuxième, c’est la mauvaise réponse à cette attitude générale, et le troisième, c’est ce qu’on peut appeler la juste réponse.

L’attitude générale à l’égard du mal

Le mal pour les êtres humains que nous somme, c‘est ce qui ne va pas, physiquement, moralement et dans l’humanité. Par rapport à ce qui ne va pas dans la  condition humaine, il y a trois attitudes. Ce sont le fatalisme,  la sagesse et l’optimisme.

Le fatalisme, c’est dire que de toute façon ça n’ira jamais, qu’il y a toujours eu des gens mauvais et qu’il y en aura toujours. C’est une des plus anciennes manières de traiter le mal. On pense qu’il y a quelque chose de mauvais dans l’humanité, et en allant plus loin, on pense que c’est Dieu le créateur du mal. Les babyloniens pensaient que les Dieux avaient créé le mal et ils l’envoyaient selon leur bon plaisir pour faire souffrir les hommes.

La sagesse, elle s’exprime par le raisonnement que le mal est nécessaire pour équilibrer le monde, quand il y a trop de mal, il faut du bien pour rééquilibrer les choses, mais quand il y a trop de bien, il faut du mal. Le bien et le mal participent de l’équilibre du monde. Que de fois j’ai entendu expliquer l’origine du mal par trop de bien !

L’optimisme dit que le mal est un moindre mal pour aller vers un mieux. Il faut accepter l’idée que le mal est utile au bien.

Dans la question du mal, ce qui apparaît c’est le dispositif de protection des être humains, qui ne pensent pas le mal, mais qui ne pensent qu’à s’en protéger et bâtir une bonne conscience et une insouciance qui permet d’accepter tout le mal existant, le tout dans une abstraction totale.

On a vaguement défini le mal comme ce qui ne va pas et on se fait une bonne raison en disant qu’il y a toujours eu du mal, qu’il y en a besoin pour équilibrer le bien et que c’est un passage obligé pour aller vers un bien. Ce type de raisonnement mène directement dans le mal, avec ce type de raisonnement, tout est justifié. Mais heureusement que dans la vie réelle on n’agit pas selon cette vision car le monde serait un enfer.

Si on a pu se libérer dans l’existence, c’est parce qu’on n’a pas agit comme cela, cependant, vous remarquerez avec moi qu’autour de nous, presque tout le monde pense le mal ainsi. Je dis presque tout le monde parce qu’il y a une autre alternative.

La mauvaise réponse par rapport à la question du mal.

C’est la culture intellectuelle dans laquelle j’ai vécu qui consiste à relativiser le mal, à le subjectiver et à le démystifier. Au départ, il s’agit d’une attitude juste de remise en question des discours sur le mal et de ceux qui tiennent ces discours.

On relativise le mal en disant que le mal ce n’est pas ce qui ne va pas, mais c’est le fait même de parler du mal. Levy Strauss disait « La barbarie, c’est le fait de dire qu’il y a des barbares ». Dire qu’il y a du mal, c’est diaboliser, donc il faut arrêter de diaboliser et d’accuser car c’est celui qui parle du mal et qui accuse qui créé le mal. Par exemple, Montaigne explique que pour nous, l’anthropophagie c’est impensable, alors que pour les anthropophages, c‘est une coutume locale.

On subjective le mal en disant, par exemple qu’une chose que l’on trouvait mal à une certaine époque ne nous parait plus être mal à une autre, ou bien en acceptant de penser que ce qui est mal pour moi ne l’est pas pour quelqu’un d’autre.

On démystifie le mal en disant qu’il est un mythe qu’on projette sur ses adversaires pour se donner une bonne raison de les éliminer.

Ce sont encore des manières de voir le mal qui nous donnent bonne conscience. On dit que le mal est une invention culturelle. Dans la culture du vingtième siècle, il y a eu un changement énorme. A la fin du 19ème siècle et au début du 20ème, le monde occidental a vécu dans une culture qui banalisait le mal, soit en le rationalisant pour des raisons naturelles et sociales, soit en se délectant du mal.

Le positivisme rationalisait le mal en expliquant que mal était un passage obligé qui favorisait le progrès. Le romantisme s’en délectait car pour les artistes, les romanciers et les poètes, s’il n’y avait pas de mal, ils se trouveraient démunis. En effet s’il n’y avait pas de crime, tous les auteurs de romans policiers seraient ruinés, de même pour le cinéma.

La juste réponse.

La vérité, c’est qu’on ne pense pas le mal, mais on se garanti à son égard en faisant un pacte avec lui. C’est à partir de la Bible et des Évangiles qu’une véritable pensée du mal s’organise. Elle s’organise autour des personnes humaines et de l’expérience que celles-ci peuvent faire. Le mal renvoi à des situations humaines personnelles qui sont confrontées à  trois choses.

Premièrement à une expérience que l’on peut appeler la rupture d’harmonie. C’est un déséquilibre profond qui se traduit par le deuxième phénomène qui est la violence. Le troisième phénomène étant l’extrême violence.

Le mal est une rupture d’harmonie qui va transgresser toutes les limites pour produire un phénomène d’emballement terrible qui va déboucher sur le plaisir monstrueux de nuire pour nuire et sur ce que René Girard appelle le scandale. A savoir, des victimes innocentes qui n’ont rien fait et qui subissent une violence effroyable de la part de bourreaux qui prennent un plaisir insensé à leur faire du mal avec une volonté invraisemblable de néant, une volonté de destruction absolue et radicale, en faisant intervenir une forme de transcendance à l’envers.

Le mal s’est ce qui se passe lorsque le monde est totalement renversé et marche sur la tête. Le fait de tuer, de haïr et d’aller vers le néant, deviennent des principes transcendants à la place d’être, d’aimer et de vivre. Ces principes se mettent à avoir une force gigantesque dans le monde, et cette force est tellement gigantesque qu’elle fascine les gens qui finissent  par se dire que la transcendance c’est peut-être cela. Les terroristes l’ont très bien compris, ils font des attentats pour recruter parce que dans les attentats, ils y a des gens qui sont révulsés, mais il y en a qui sont fascinés et qui rejoignent les terroristes en pensant que ce sont eux qui amèneront Dieu et la transcendance.

La seule manière de faire échec au mal, c’est la résistance absolue qui consiste à exister pour exister, vivre pour vivre, dire oui pour dire oui. Seul l’amour infini synonyme de l’Etre infini est capable de cela. Et là, nous rencontrons le combat absolu. La vie est le combat pour dire « oui ». On est mis à l’épreuve lorsqu’on est confronté au choix absolu de l’existence, celui de dire oui ou de dire non. C’est un problème qui va dans les profondeurs du cœur humain, Il est très difficile de dire un « oui » absolu à la vie.

Face au mal, il n’y a que le « oui » qui permet de surmonter. Dans un combat, celui qui gagne, c’est celui qui croit le plus, c’est celui qui aime. Seul celui qui aime peut gagner les grands combats de l’existence. Celui qui n’aime pas ne pourra jamais gagner, parce que pour gagner, il faut aller jusqu’au bout et aller dans l’amour absolu. Lorsqu’on est dans la haine, on peut faire beaucoup de mal, mais on est incapable du oui absolu.

On rentre dans le combat avec le démon. Le monde occidental ne parle plus du diable, dernièrement des pasteurs protestants ont expliqué qu’il n’existait pas et je ne suis pas d’accord avec cela.  Il ne faut pas avoir une vision naïve du démon, mais je pense que le démoniaque et le diabolique renvoient aux formes extrêmes de la violence et de la monstruosité. Ils nous mettent dans le combat absolu de la vie qui est le fait de savoir si nous sommes capables de dire radicalement oui. Cela demande un engagement total et un don total, c’est ce que je voulais exprimer lorsque je disais qu’à un moment, on est rien. Être rien n’est pas un anéantissement mais c’est la même chose que le oui total. Le rien c’est ce qui se passe lorsque j’accepte de n’être rien par rapport à l’inimaginable, alors il y a l’engagement dans le oui total.

Il y a un combat dans le monde, il y a la question du mal parce qu’il y a la question du  oui , il y ceux qui y vont et ceux qui n’y vont pas, il y a en nous, cette part de nous-mêmes qui y va et cette part de nous-mêmes qui n’y va pas.

Je comprend pourquoi, dans le « notre Père », le Christ dit « délivre-nous du malin » ou « délivre-nous du mal », c’est-à-dire « donne-nous la capacité de dire vraiment oui, et délivre-nous de la malignité qui veut s’accommoder un peu facilement de la question du mal en le rationalisant ou en le démystifiant ». Les pères  de l’Eglises disent que le mal c’est l’absence d’Etre, c’est la religion que je n’ai pas eu, le Dieu que je n’ai pas eu, le Christ que je n’ai pas eu et le « oui » que je n’ai pas dit. C’est là que se situe le mal et en même temps sa réponse, c’est-à-dire le bien qui est le Dieu que j’ai eu, le christ que j’ai eu et le « oui » que j’ai dit.