L’ESPRIT – l’expérience trinitaire

V/ L’expérience trinitaire

Pour vous parler de la trinité, je vais revenir sur trois éléments :

  • L’originalité de la Trinité
  • La relation que l’on peut faire entre la trinité et la nouveauté
  • L’équilibre lié à la trinité dont on peut se servir pour notre vie pratique et corriger les déséquilibres auxquels nous sommes confrontés.

Je voudrais partager avec vous les bienfaits de la trinité comme méthode et comme voie. Je prends très au sérieux la parole du Christ dans Jean 14,6 lorsqu’Il dit : « Je suis la voie, la vérité et la vie » cela ne veut pas dire ce que Heidegger donne à entendre lorsqu’il dit que cette parole est une vision romaine des choses comme si le Christ disait : « Je suis le modèle, suivez-moi », les romains avaient une vision militaire remarquable et une formidable organisation et Heidegger pense que cela veut dire : « Je suis le chef, suivez-moi, vous devez m’obéir ». Mais ce n’est pas ce que cela veut dire.

La trinité se trouve déjà présente lorsque le Christ dit « Je suis la voie la vérité et la vie ». Il faut prendre très au sérieux la parole du Christ : « Je suis la voie » car cette Voie c’est la Vie et dire cela c’est la Vérité parce que cela nous plonge dans le « Je Suis ». Ce qui est important c’est le « Je Suis » qui est la vie, la vérité et la voie. De même, il faut prendre très au sérieux que Dieu est un dieu Trinitaire qui est à la fois Père Fils et Esprit.

L’originalité de la Trinité

L’originalité de la divine Trinité c’est de nous parler du Dieu vivant et la caractéristique du Dieu vivant c’est qu’Il n’est pas tout seul. Je pense que c’est la raison pour laquelle en occident, la métaphysique rationnelle qui entend prouver l’existence de Dieu est un échec et n’a jamais pu déboucher sur la foi. Pour les philosophes et les métaphysiciens, se demander si Dieu existe, c’est se demander si l’univers a une cause et lorsqu’ils répondent à cette question, ils expliquent qu’il y en a une parce qu’on imagine mal le monde organisé dans lequel nous sommes être l’effet d’une cause totalement aveugle et accidentelle. On exclue le hasard et l’accident et cela prouve qu’il y a une cause et que cette cause est Dieu.

Il peut y avoir un bon usage de la cause, par exemple lorsqu’un physicien très connu explique que la précision des paramètres qui tiennent en équilibre la planète terre est tellement stupéfiante que quand il a découvert cette précision, il s’est incliné devant un principe créateur. Dans ce cas, il ne s’agit pas d’une preuve mais d’un état intérieur où la personne est saisie par l’extraordinaire précision qui est à l’origine de l’univers et il se laisse saisir, cela veut dire qu’il y a quelque chose de divin dans cette expérience, et je comprends très bien qu’on puisse dire que c’est un des moyens de prouver l’existence de Dieu parce que lorsque l’on s’incline, on a affaire à une expérience et ce n’est pas simplement un raisonnement intellectuel.

Mais je pense, qu’en général, lorsqu’on essaye de montrer qu’il y a une cause à l’univers, on a la réfutation par le logicien qui répond que s’il y a une cause, c’est qu’il y a une cause de cette cause et une cause de cette cause et ainsi de suite … Il dit qu’on ne peut pas dire qu’il y a une cause et que cette cause est sans cause. C’est pour cela que logicien pense que prouver l’existence de dieu par la cause est insatisfaisant.

L’erreur, c’est qu’on ne part pas du dynamisme de la vie et de l’expérience énergétique liée à ce dynamisme. Lorsqu’on regarde l’expérience de la divine Trinité, il s’agit d’une expérience dynamique vivante et énergétique. Lorsqu’Aristote parle de l’origine de l’Univers, il dit qu’il y a, à l’origine de toute chose, un principe agissant qui fait que ce qui est EST ce qu’il est, dans chaque chose ce principe est présent et chaque chose est ce qu’elle est, c’est-à-dire qu’au commencement se trouve la vie, et la vie n’est pas simplement un principe premier qui est la cause, mais il est la cause d’une manière vivante en étant continuellement agissant. A ce moment-là, on montre quelque chose qui est divin autrement que sous la forme d’une cause. On est plongé dans la vie, dans quelque chose qui est agissant et si on va vraiment dans le vivant, on va retrouver l’expérience de la divine trinité avec le Père, le Fils et l’Esprit.

 C’est le dynamisme qui caractérise la vie divine, le dynamisme est marqué par la relation qu’il peut y avoir entre l’invisible et le visible, le visible et l’invisible, c’est ce qu’on trouve dans l’existence entre l’existence concrète et le fait de l’existence, le fait de l’existence et l’existence concrète. Ce qui fait que vous êtes dans la réalité, c’est que vous vivez la réalité comme présence, vous avez des objets et des êtres concrets, et vous avez le fait de l’existence qui parle à travers ces êtres et ces objets. Par là même, vous avez la présence.

Lorsque Van Gogh peint sa chambre à Arles, il y a d’un côté un lit, une table, un parquet, mais on s’aperçoit que chaque objet a une présence, on fait l’expérience de la présence et on est dans le dynamisme qui met en relation l’existence avec l’être et l’être avec l’existence. Nous sommes dans Christ, c’est-à-dire le Verbe fait chair et nous comprenons pourquoi dans le christianisme, on met le christ au centre de tout, c’est-à-dire qu’on met le médiateur, le passeur entre le bas et le haut, le haut et le bas, le visible et l’invisible, l’invisible et le visible.

A partir de Christ, on comprend le Père et l’Esprit, le Père, c’est ce qui se met en retrait pour permettre à la présence de vivre et l’Esprit, c’est celui qui va au-delà pour faire rayonner la présence. Lorsqu’on rentre dans l’intérieur de la vie, on découvre la divine Trinité et on fait l’expérience de Dieu, on vit Dieu car on fait l’expérience du principe agissant qui fait vivre toute chose et tout être, et qui nous fait vivre. Nous comprenons que Dieu est en nous et que nous sommes en Dieu, à ce moment-là, nous avons mieux qu’une preuve, on pourrait dire que l’on a une épreuve, ne dit-on pas que Dieu n’est pas ce qui se prouve, mais ce qui s’éprouve, il est ce que l’on éprouve en vivant. On découvre alors le dynamisme trinitaire à l’intérieur de nous.

Le dieu trinitaire est la meilleure manière de parler de Dieu qui n’est pas une entité toute seule mais une présence rayonnante, à la fois en nous et autour de nous. C’est ce qui permet de comprendre pourquoi, dans la vie orthodoxe, l’expérience cosmique, l’expérience philocalique et l’expérience liturgique sont tellement fondamentales. On découvre Dieu dans le fait même de vivre dans l’univers et de sentir sa présence à travers l’univers, sous la forme de la beauté et sous la forme de cette participation de toute chose à la beauté qui crée un ordre qu’on peut appeler l’ordre cosmique.

La puissance du trois et ses effets

Dans le trois nous avons affaire au même phénomène que celui que l’on trouve dans la croix. La croix est invisible : dans la croix ; il y a le vertical, l’horizontal et la rencontre entre le vertical et l’horizontal, personne ne peut voir la rencontre entre le vertical et l’horizontal parce que c’est la coïncidence entre la contraction et la dilatation dans le point central, qui fait que tout est rassemblé et en même temps tout est en expansion ce qui fait que tout est explosif. Dans le trois, il y a exactement la même chose, il y a le un qui est le principe invisible qui embrasse tout en donnant une existence à tout, il y a le deux qui est la manifestation visible de la vie et il y a la rencontre entre le visible et l’invisible, la manifestation de la vie et le principe vivant, cela donne quelque chose de fulgurant comme le point qui se trouve au milieu de la croix.

Cette expérience trinitaire se trouve également dans l’expérience esthétique de la beauté, à savoir : l’existence concrète, l’être, et la relation entre les deux. L’existence concrète : ce qui est en train de se passer concrètement, l’être : la puissance de vie qui embrasse tout et qui fait que tout existe, la rencontre entre l’être et l’existence donne le moment fulgurant où on est saisi par la présence.

 On est là dans l’expérience du trois qui s’exprime à travers le Verbe. Marcel Jousse, un Jésuite inspiré, a fait une anthropologie de la culture araméenne qui était la culture du Christ, et il s’est rendu compte que toute la culture araméenne était bâtie autour de la transmission de la Parole par le chant et la danse. Le chant et la danse exprimaient les trois éléments de la parole : le parlant, la Parole et le souffle. Le parlant, c’est l’être à l’intérieur de toute chose qui fait que la chose existe vraiment et que cette existence parle d’elle-même. Autour de nous, tout est lié à l’être qui fait exister toute chose et une chose est parlante par sa simple présence. Cela n’empêche pas à ce qui existe sous la forme de la présence de se manifester et, ce qui est beau, c’est le passage du parlant à la Parole, le passage de l’être à l’existence. Ce qui fait que quelque chose parle, c’est qu’elle parle d’elle-même mais elle dit aussi quelque chose de concret, d’existant ici et maintenant. Quelqu’un qui vit d’une manière réelle a une présence en soi, mais il vit également ici et maintenant d’une manière concrète. L’être ne fait pas l’économie de l’existence mais il la prend très au sérieux. La relation entre l’être et l’existence donne le souffle qui n’est ni l’être ni l’existence mais qui emmène tout au-delà, vers le futur et la nouveauté.

La nouveauté

Dieu emmène tout vers l’avenir et vers l’Esprit, le Dieu trinitaire est le Dieu à venir. Il y a la relation entre le haut et le bas, il y a le Christ qui est le médiateur entre le visible et l’invisible, il y a le Père qui s’efface pour permettre à tout d’exister, il y a l’Esprit qui emmène tout au-delà. Cela pour nous préparer à ce qui vient et qui n’a pas encore été vu, qui est la beauté dans la beauté car la beauté est tellement belle qu’elle est inimaginable, le véritable Dieu est tellement divin qu’il est inimaginable et rien n’est plus merveilleux dans la vie que de faire l’expérience de l’inimaginable.

Je fais un parallèle avec une expérience que j’ai vécu lorsqu’un ami magicien m’a fait tenir deux cartes représentant des dames dans la main fermée et simplement en passant sa main sur ma main ces cartes se sont transformées en deux as. A ce moment-là, j’ai vécu une expérience de ténèbre au sens de Denis l’Aréopagite ou de néant mystique et on peut comprendre lao Tseu lorsqu’il dit que tout vient du non-être. Dans ces moments on ne comprend plus ce qui se passe et on est anéanti et on perd tous ses repères, je comprends ici Levinas qui dit que lorsqu’on accède au plan divin il faut perdre tous ses repères, il est absolument génial de perdre tous ses repères et ce qui est beau c’est d’en faire l’expérience et cet ami magicien m’a permis d’en faire l’expérience.

Le Dieu trinitaire c’est le souffle qui nous emmène vers l’au-delà pour aller vers quelque chose de totalement inimaginable. Nous pouvons en tirer deux conséquences.

La première, c’est ce j’appelle « le nouveau », La clef de l’apocalypse, c’est la nouveauté et, à travers les évangiles, le Christ vient nous montrer la nouveauté d’une vie incroyablement nouvelle.

Au chapitre 21 de l’Apocalypse, il est dit : « « Puis je vis un nouveau ciel et une nouvelle terre car le premier ciel et la première terre avaient disparus et la mer n’était plus, et je vis descendre du ciel, d’auprès de Dieu, la ville sainte, la nouvelle Jérusalem, préparée comme une épouse qui s’est parée pour son époux. Et j’entendis du trône, une voix forte qui disait : « voici le tabernacle de Dieu avec les hommes et ils seront sont peuple, et Dieu lui-même sera avec eux, il essuiera toute larme de leurs yeux et la mort ne sera plus, et il n’y aura plus ni deuil, ni cri, ni douleur car les premières choses auront disparu ». Et celui qui était assis sur le trône dit : « je fais toutes choses nouvelles » et il dit : » écrit car ces paroles sont véritables », et il dit : « c’est cela, je suis l’alpha et l’oméga. » »

Ce texte est extraordinaire parce qu’il bouleverse tout ce qu’on entend dire à propos de l’Apocalypse, lorsqu’on pense à l’Apocalypse, on pense à un déluge de destructions, mais l’Apocalypse n’est pas la destruction du monde, c’est la nouveauté, la recréation et l’apparition d’un monde totalement nouveau.

Je suis également frappé par la relation qu’il peut y avoir entre l’Apocalypse et ces paroles de l’Ange dans le dialogue avec l’ange lorsqu’on lui dit « Parles moi de la vie afin que nous puissions devenir plus vivants », l’Ange répond : « ayez soif du nouveau, la nouvelle maison appelle le nouvel habitant, la joie est l’aire du monde nouveau, le nouveau, le jamais vu habite parmi vous. Il y a une chose que le trompeur ne sait pas, une chose qu’il ignore : le nouveau. L’habituel, c’est la mort, c’est le dissimulateur, c’est le sournois, c’est l’ennemis qui se cache dans ce qui est mort, dans l’insensible, dans le rien. Il n’a de pouvoir qu’aussi longtemps qu’il est caché, sa seule force : le mensonge, la dissimulation, l’habitude, la tiédeur. Le nouveau balaie tout ce qui est vieux. Soyez attentifs, je parle du nouvel édifice qui descend des cieux, sanctifie l’instant, ferme-toi au vieux, ne regarde plus avec le vieil œil, n’écoute plus avec la vieille oreille. Le Verbe est en nous, monde nouveau, vrai, libre, vaste, la plus grande force qui soit est celle du grain qui pousse, habité par la gloire, il fait éclater le roc. Tout est en toi et non en dehors de toi, le nouveau est toujours au dedans, jamais au dehors, il n’y a de bruit que dehors, au-dedans n’est que le silence, il n’y a de temps qu’au dehors, au-dedans il s’arrête, il n’y a de mort que dehors, c’est au-dedans qu’est la vie, l’âme ne s’égare qu’au dehors, au dedans son nid est éternel, au-dedans il n’y a ni bruit, ni mort, ni souffrance. Le nouveau pénètre tout, disparait le mensonge, le nouveau rayon est tout voyant, la joie éternelle, que le nouveau agisse en vous, le nouveau nom vit déjà, le nouveau corps nait, il grandit, la lumière se répand, le nouvel être ouvre grand ses bras, la croix est lumière, le cœur lumière embrase tout, il rayonne partout, il agit.

L’Apocalypse et le Dialogue avec l’Ange parlent tout deux du nouveauet on retrouve les paroles que l’on entend lors du service funéraire orthodoxe où avant de chanter mémoire éternelle, on dit : que celui qui vient de naitre au ciel va aller dans un monde où il n’y a ni pleurs, ni cris, ni soupirs, ni douleur.

C’est cela, la Divine Trinité, la clef du un du deux et du trois, c’est-à-dire un Dieu totalement nouveau et non pas trois entités séparées dont on se demande comment elles peuvent se relier, surtout avec l’imagerie catastrophique qui s’est emparée de la divine Trinité, Dieu apparaissant comme un vieillard, le Fils comme un jeune homme et l’Esprit un vague petit nuage planant entre le Père et le Fils.

Le Dynamisme de la divine Trinité est celui que l’on retrouve entre le visible et l’invisible avec le Fils comme médiateur qui permet de relier le visible et l’invisible, le Père qui se met en retrait pour que cette relation inouïe puisse exister afin de l’emmener dans l’Esprit par l’Esprit vers l’avenir pour aller où ? Personne ne le sait, c’est inimaginable, la seule chose que l’on peut vivre c’est une expérience de ténèbre divine ou ne néant mystique où on a un petit début d’impression de ce que cela peut être.

Equilibre et déséquilibres

Tout cela est très beau, peut-être un peu compliqué à saisir, mais cela se vérifie dans la vie pratique par l’équilibre. Pour moi le Christ est vivant, je comprends Christ en moi sous la relation du ciel et de la terre, à travers l’expérience de la présence et de la beauté, c’est-à-dire de l’être et de l’existence qui se rencontrent. La divine Trinité, c’est la merveille du trois dans la vie, je la vois dans l’harmonie, l’équilibre et la plénitude. L’équilibre est très pratique, c’est la relation qu’il y a entre l’élément matériel, l’élément personnel et l’élément transcendant, l’harmonie c’est ce qu’il y a dans une expérience cosmique, humaine et transcendante, la plénitude c’est lorsqu’il est question du Père, du Fils et de l’Esprit. On s’aperçoit que lorsqu’on appréhende bien la Trinité, celle-ci se trouve en nous, dans la réalité concrète, elle se trouve dans l’organisation du monde humain et elle se trouve dans le mystère de l’être.

Dans la vie concrète, on oublie toujours d’être trinitaire et on tient rarement ensemble les trois éléments, rarement, on respecte le matériel, le personnel et le transcendant. Nous sommes terriblement irrespectueux dans notre manière d’être, par exemple, on croit être dans le concret en étant dans le matériel, mais on oublie de parler du personnel et du transcendant, ce qui entraine une désorganisation terrible à l’intérieur de notre monde. Ne serait-ce que dans la sphère économique, quand, dans une entreprise, on ne tient pas compte des éléments humains, c’est une catastrophe. Parfois, on s’intéresse aux l’éléments matériels et humains, mais pas aux éléments transcendants, ce qui fait que l’on n’apporte pas la paix dans la matière ni dans le monde personnel. On le vit à travers les désordres écologiques que fait un monde désorganisé, mais également dans les désordres humains que fait un monde qui ne respecte pas l’humain.

 Il faut ne jamais oublier ni le matériel, ni le personnel, ni le transcendant, personnellement, la trinité m’a appris à respecter la matière, à respecter la vie ici et maintenant et à voir quelque chose de très spirituel. La divine Trinité m’apprend à avoir le plus profond respect pour mes semblables et leur manière d’être, c’est-à-dire que chacun a une sensibilité qui lui est propre et je la respecte, ce qui fait beaucoup de bien. Lorsqu’on écoute quelqu’un et que l’on respecte sa manière d’être, il a le sentiment d’être entendu et il est heureux. Les êtres humains ne demandent pas des choses impossibles, mais simplement, le fait de pouvoir exister et être entendus. Et puis, il y a la merveille de pouvoir faire l’expérience, par la prière, de la vie divine, c’est-à-dire de laisser Dieu parler à l’intérieur de nous. On ne devrait pas se disputer à propos de la religion car rien n’est plus merveilleux que de faire l’expérience de Dieu qui parle à l’intérieur de nous, et quand Il le fait, tout le monde est uni.

Ce qui permet à toute l’humanité de réconcilier, ce n’est pas de commencer à discuter philosophie ou religion en avançant des arguments contre des arguments, mais d’apprendre à se taire ensemble. Dans le silence, tout le monde se rencontre et tout le monde vit l’expérience de la divine présence à l’intérieur de soi-même et il n’y a rien besoin de dire. Tout mène à Dieu, mais Dieu dépasse tout, comme le silence, et le silence parle à l’intérieur de nous-même. C’est ce qui est vécu dans l’expérience de la Pentecôte qui n’est pas le fait que tout le monde parle la même langue, mais que la même langue se dit dans le cœur de chacun selon la langue de chacun, et cette langue, c’est le silence, c’est la présence divine. Tous n’ont pas la même langue mais chacun ressent la même chose dans sa langue, et il se vit une expérience de communion merveilleuse.

En réfléchissant sur l’équilibre, on pense au déséquilibre, et je pense que, dans notre monde, il y a trois déséquilibres, dont deux dont on parle tout le temps et un dont on ne parle jamais.

Le premier est le déséquilibre psychologique des hommes qui sont déséquilibrés, comme certains forcenés qui se précipitent dans la rue pour tuer ou bien qui s’enferment dans une maison en tuant tout le monde. C’est ce qui terrifiait les Grecs et qu’ils appelaient « la démesure » ou « l’ubris », c’est le fou qui se livre à des carnages pour le plaisir de tuer. Cela renvoie à l’orgueil et au tyran, et on pense que tous les déséquilibres viennent des hommes orgueilleux qui déséquilibrent tout par leur orgueil et on pense que par une répression morale, on va pouvoir sauver la cité des désordres produits par l’ubris. Héraclite disait qu’il était plus urgent d’éteindre la démesure que d’éteindre un incendie car c’est ce qui ravage les civilisations.

Le deuxième déséquilibre, c’est ce qu’Heidegger appelle « l’oubli de l’être » qu’il faut mettre en relation avec la technique, le capitalisme et le capital. Il y avait du génie chez Marx, et dommage que le Marxisme ait brouillé Marx. L’idée formidable de Marx était que la capitalisation était le véritable cancer du monde qui capitalise du pouvoir, de l’argent, du plaisir, de la séduction, des images, c’est une avidité qui déséquilibre tout. C’est un véritable système et pas simplement un problème psychologique. En voulant libérer le monde de ces déséquilibres et supprimer le capital, on en est arrivé au drame du communisme en Russie et la société qui a voulu libérer le monde du capital est devenue un nouveau capital elle-même, c’est le parti qui capitalise le pouvoir et qui crée une nouvelle forme d’exploitation au nom de la libération du capital.

En fait, le monde n’est pas déséquilibré à cause de l’orgueil ou à cause du capital, mais il est déséquilibré à cause de l’ignorance. Le christ est venu enseigner et guérir, par un enseignement qui donne une guérison et par une guérison qui donne un enseignement, Il est venu enseigner la nouveauté, le souffle divin et la divine Trinité parce que la seule chose qui permet de nous libérer de l’orgueil et du capital, ce n’est pas une dictature morale ou politique, mais c’est une Apocalypse, c’est-à-dire, le fait de comprendre qu’il faut radicalement changer parce qu’on se trompe sur toute la ligne. On n’est pas dans la réalité, on est dans le « péché », on a raté la cible parce qu’on ne voit pas les choses avec les yeux de la nouveauté. Ce qui va nous libérer du système de l’orgueil et du capital, c’est le fait de comprendre que nous sommes loin d’avoir compris ce qu’il y a à comprendre, c’est le fait de vivre en pensant que nous n’avons pas encore vécu. Vivons en ayant conscience que nous avons tout à apprendre et que nous sommes dans une ignorance colossale.

La plus fantastique manière de changer l’humanité, c’est la nouveauté, d’où le sens de l’Evangile, la bonne nouvelle, la bonne nouveauté. Lorsque la culture est bien faite, c’est autour d’elle que l’on fait société, dans la mesure où elle crée le phénomène de la beauté au sens humaniste du terme, c’est-à-dire que ce qui est beau ce sont des êtres humains qui communient ensemble devant le fait de la beauté et qui sont capables de dépasser l’orgueil et le capital pour créer une humanité qui commence à vivre.

Le fantastique Message du Christ est de nous apprendre à tout voir avec les yeux de la nouveauté.