Le sens extraordinaire du Christ
Le cours que je présente cette année repose sur la rencontre entre une pensée et une expérience. Il s’agit de savoir si le christ est important, si le christianisme est important ou s’il est appelé à mourir et si le Christ est un personnage tant opposé à l’expérience qu’à la pensée.
Je crois que l’on se trouve à un point crucial où il s’agit de savoir qui nous sommes et où nous allons. Nous sommes dans une civilisation chrétienne, est-ce qu’il faut souhaiter sa disparition, et je pense qu’il y a beaucoup de raisons de souhaiter sa disparition, ou bien est ce qu’il faut souhaiter que le véritable christianisme vive ?
Ma position est la suivante : il y a un christianisme qui est politique, ce christianisme a vécu et il vit encore, ce christianisme est parfois le contraire de ce qu’il prétend être, d’où son échec.
Face à cet échec il y a deux attitudes possibles : faire accélérer l’échec et faire advenir une civilisation post chrétienne, ou bien s’arc bouter sur les valeurs de l’occident chrétien en essayant de ressuscité un passé à travers une nouvelle croisade.
Ma position n’est ni l’une ni l’autre. Je ne souhaiter pas accélérer la fin du christianisme, mais je ne souhaite pas non plus m’arc bouter sur un héritage qui serait l’héritage chrétien. J’ai envie de montrer autre chose. Pour moi, si le Christ a du sens, c’est d’être extraordinaire et de révéler l’extraordinaire qu’il y a dans la réalité, dans les hommes et dans l’être même de l’existence. C’est la raison pour laquelle, j’ai entrepris de montrer cet extraordinaire.
Un philosophe que j’aime beaucoup, Huber Grenier, a écrit à la fin de son livre La connaissance philosophique, il écrit la chose suivante : « Tous les philosophes ont développé une vision divine de l’existence. Si le merveilleux et la superstition encombrent nos esprits et ne sont nullement divins, l’entendement nous ouvre une vision divine de l’existence. »
En disant cela, Hubert Grenier a exprimé quelque chose que j’ai essayé de développer dans un livre que j’ai écrit et qui s’appelle Le rêve perdu de la sagesses grecque. En allant à Amorgos, un jour je regardais la beauté du village le matin au lever du soleil, une dame s’approche et me dit en Grec « ça vous plait Amorgos ? », je lui réponds que oui et elle me dit : « à Amorgos, on est tout près de Dieu » et je me suis dit, c’est curieux cette femme pense exactement comme Héraclite. Héraclite dit dans un de ses fragments que le véritable séjour de l’homme est un séjour divin, séjour étant pris au sens de demeure dont la racine grecque vient du mot éthique, cela veut dire que la véritable éthique humaine est une éthique divine. Une éthique divine, c’est ce qui se passe lorsqu’on fait l’expérience de la présence à soi, de la présence au monde, de la présence aux autres, de la présence à tout. Ce qui fait que tout est en nous et nous sommes en tout, et là on vit l’expérience divine, c’est-à-dire du tout vivant qui vient au-delà de nous, à travers nous et en nous. On voit alors apparaitre une circulation entre nous et le tout vivant, le tout vivant et nous, le tout vivant rentrant en nous et nous rentrant dans le tout vivant.
Il y a des moments dans la vie où on se dit que si vivre c’était pour connaitre çà, alors ça valait la peine d’être vivant.
Sans connaître le Christ, les philosophe de l’antiquité vivaient déjà l’homme divin. Ce qui est dit avec le Christ, c’est que la véritable nature de l’homme n’est pas simplement humaine, elle est également divine et les sages, les saints, les philosophes, le Christ, sont venus pour montrer cette vie, la faire vivre, l’actualiser et dire que cette vie est parfaitement possible. La preuve, les sages de l’antiquité vivaient la vie divine comme vie philosophique, ils vivaient de l’intérieur et ils n’avaient plus besoin du monde extérieur pour pouvoir vivre parce qu’ils étaient nourris, habités de l’intérieur. Lorsqu’on est habité de l’intérieur, on fait des miracles à tous les niveaux, au niveau de son corps, de la matérialité, au niveau des âmes et des hommes et au niveau de l’être.
Ce qui m’intéresse c’est la philosophie comme mode d’être divin et la rencontre entre la philosophie et la théologie à l’occasion de cette rencontre entre le divin et l’humain. Nous sommes dans un monde qui sépare la philosophie et la théologie, moi je pense avec tout et je me sers de la théologie pour faire de la philosophie et de la philosophie pour faire de la théologie afin d’aller partout et d’expérimenter ce mode d’être divin.
Pour vous parler de ce mode d’être divin, je vais vous parler de deux choses. D’abord je vais faire un récapitulatif de ce que je veux dire et ensuite je vous parlerai du Christ proprement dit.
Introduction à un mode d’être divin.
On rentre dans le mode d’être divin par l’expérience de la présence et là on comprend ce que veut dire l’Esprit qui est le thème de cette année. L’Esprit c’est ce qu’il y a derrière les choses et qui est à la base de leur existence, c’est le souffle créateur, l’énergie de vie qu’il y a derrière toutes choses. On voit les choses en esprit lorsqu’on les voit d’une manière vivante. Par exemple dans le domaine du droit on parle de l’esprit de la loi qui est là pour vivre, pour permettre à la société de vivre et aux êtres humains de conclure des relations qui leur permettent de vivre et de régler leurs relations.
C’est cela qui doit guider l’esprit, c’est-à-dire que les lois ne sont pas inventées contre les hommes pour les faire souffrir, même s’il y a des lois qui font souffrir et qui sont injustes. La loi est une sorte de curseur pour comprendre ce que l’on vit. Si on veut comprendre quelque chose au droit, il faut bien voir que le droit est créé par des gens qui ne sont pas mal intentionnés mais qui sont poussés par l’esprit de la vie qui veut vivre et qui élabore toutes choses pour pouvoir vivre. C’est la même chose lorsqu’on parle de l’esprit de la lettre, il faut voir derrière de que l’on dit la volonté de communiquer et d’exprimer quelque chose.
Ce qui est intelligent, c’est de voir derrière des choses qui paraissent négatives, le coté vivant des choses. C’est la même chose que l’humour, puisque l’humour consiste à voir le jeu là où on pourrait penser qu’il y a de l’adversité.
Il y a quelque chose qui est formidable, c’est l’Esprit et le souffle de l’Esprit. Tout au long de cette année, je vais essayer de suivre cette notion d’Esprit. Pour bien comprendre cette parole du Christ « Dieu est Esprit », il faut voir les choses en esprit et en vérité. Voir les choses en esprit, c’est les voir d’une manière vivante, retrouver la vie qui est derrière toutes choses. Cette vie est en nous et on peut l’expérimenter dès qu’on devient présent à nous-mêmes, au monde, aux autres et à l’être, alors tout se met à vivre et on peut voir des tas de choses que l’on n’avait pas vécues.
A cet égard, j’ai parlé la dernière fois du haut et du base, du visible et de l’invisible. J’ai parlé du haut et du bas parce que c’est quelque chose qui me frappe et qui revient tout le temps, si l’on prend les textes spirituels, on voit toujours qu’il est question du haut et du bas. Le haut et le bas ne sont pas des figures spatiales mais des figures spirituelles qui entrainent un triple mouvement. Le haut c’est ce qui nous emmène vers le haut, le bas c’est ce qui nous entraine dans la profondeur. Ce qui nous élève, c’est tout ce qui est intelligent vivant et créatif. Ce qui nous approfondis c’est tout ce qui est intelligent vivant et créatif, et on s’aperçoit que si on en parle bien, le haut est comme le bas, le bas est comme le haut pour atteindre ce point qui n’est ni le haut, ni le bas. C’est le point extraordinaire de la vie dont on fait l’expérience lorsqu’on s’arrête et qu’on laisse s’exprimer la présence qui vit en nous. Là, on commence à voir toutes choses et, en particulier, on les voit se mettre en mouvement et c’est ce qui donne tant de vie à nos vies.
L’expérience de la vie qui est la nôtre, c’est une perte de relation avec la réalité parce qu’il y a une perte de présence, et puis il y a cette expérience de retour à la réalité où tout d’un coup, redevenant présents à nous-mêmes, le monde ressuscite. C’est-à-dire que le monde ne cesse de mourir et il ne cesse de ressusciter également. Je crois que cette expérience de mort / résurrection, lorsqu’on la vit, nous ouvre sur l’expérience du totalement vivant à travers ce point extraordinaire qui est le point du silence, de la méditation et de la guérison.
Il y a des forces de vie colossales qui sont en nous, dans les hommes et dans l’être. L’énorme problème, c’est que ces forces de vie ne peuvent pas passer parce qu’on ne laisse pas passer car on fait trop de bruit, on parle trop, on existe trop et on a un égo trop fort. Ce qui est extraordinaire dans la vie, c’est le moment où on se tait, on laisse ces forces s’exprimer et à un moment, on les voit apparaitre. Dans les évangiles, il est très intéressant de voir comment fonctionne un miracle : il y a un homme paralysé qui est près d’une piscine, il attend depuis des années de pouvoir être plongé dans la piscine pour être sauvé. Pourquoi attend-il si longtemps ? on peut aussi se demander pourquoi nos épreuves durent si longtemps. Nos épreuves durent tant qu’on n’est pas parvenu à ce point où on s’est débarrassé de tout pour laisser s’exprimer les forces de vie.
C’est quelque chose qui a été très mal exprimé à propos de la souffrance lorsque j’ai dit que la souffrance, on en sort quand on touche le fond et qu’on rebondit. C’est une très mauvaise manière d’exprimer quelque chose de juste. La vérité c’est qu’on sort des dispositifs de la souffrance dans lesquels nous sommes lorsqu’on atteint ce point où on n’est ni pour, ni contre, mais au-delà du pour et du contre, on n’est ni dans le bien, ni dans le mal, mais au-delà du bien et du mal, on n’est ni dans le ciel, ni sur terre, mais au-delà du ciel et de la terre, on n’est ni dans le haut, ni dans le bas, mais au-delà du haut et du bas. Et là ! il se passe des choses extraordinaires.
Par exemple il y a une chose qui m’a frappé lors de la finale du saut en hauteur des jeux olympiques, c’est celui qui a été capable de sauter quelque chose comme 2,24m ou 2,28m, la concentration du sauteur avant de sauter est absolument extraordinaire, et vous voyez bien que pour faire ce qu’il a fait, il est passé de l’autre côté, il est allé au-delà de ce qu’on appelle le bien et le mal. Lorsque je dis cela, je pense à André Breton qui disait que le surréalisme c’est le fait de rechercher dans la réalité ce point qui est au-delà du haut et du bas, de la vie et de la mort, du bien et du mal. Si vous regardez un certain tableau de Magritte, vous verrez parfaitement ce point apparaître. Sur ce tableau, il y a un perron qui est dans la nuit et tout autour vous voyez le jour, vous avez simultanément le jour et la nuit pour parler de quelque chose qui n’est ni le jour, ni la nuit et qui fait que vous lâchez totalement le mental et que vous permettez à un moment d’être subjugué, surpris, déplacé, transporté au-delà de vous-mêmes.
Le but, c’est ça ! c’est un peu la même chose que quand Dali décrivait le surréalisme en disant que c’est la rencontre d’une machine à coudre et d’un parapluie sur une table à dissection dans la gare de Perpignan. Le but c’était de dire qu’il faut absolument lâcher notre brouhaha pour essayer de rentrer dans l’être et d’avoir l’instant crucial et poétique.
Je crois que là, on est dans les expériences fortes de l’existence, et quand on est dans ces expériences fortes de l’existence, je crois qu’on peut tout traverser, je crois qu’à ce moment-là, il n’y a plus ni vie ni mort, ni joie ni chagrin, il y a quelque chose en plus qui est plus fort que tout et cela permettrait de comprendre pourquoi le symbole chrétien de la croix est tellement important. Il y a quelque chose qui m’a fait comprendre ce symbole de la croix, et c’est la définition qui est donnée dans le dictionnaire des symboles, à savoir que la croix est le symbole de tous les symboles. En vérité, la croix est une sphère, en apparence, on voit la rencontre du vertical et de l’horizontal, et en réalité le vertical et l’horizontal définissent exactement le point de rencontre entre la dilatation et la contraction qui fait que l’on a à la fois un point et une sphère, c’est-à-dire que l’on a quelque chose qui éclate dans tous les sens et qui permet de donner une compréhension dans ce qui a été dit dans le livre des 22 philosophes qui a été rassemblé par Alain de Lille au XIIème siècle et qui définissait Dieu comme Pascal le définit, à savoir : ce cercle dont le centre est partout et la circonférence nul part. C’est cela la croix !
On parle tout le temps de spiritualité, mais je crois qu’on ne se rend pas vraiment compte de ce quoi on parle. La spiritualité ne veut pas dire que j’ai une religion personnelle que je me fais moi-même et ma spiritualité, c’est moi qui me la fais. La spiritualité est l’expérience la plus extraordinaire qui soit et qui met en relation notre vie avec l’extraordinaire de la Vie pour faire rentrer l’extraordinaire dans la réalité et la réalité dans l’extraordinaire, le visible dans l’invisible, l’invisible dans le visible. L’invisible, c’est l’extraordinaire, le visible c’est ici et maintenant et le moment spirituel, c’est le moment vivant, intelligeant, présent où tout d’un coup dans quelque chose qui est ici et maintenant, on voit l’extraordinaire et dans quelque chose qui est extraordinaire, on voit ici et maintenant.
Tout ce qui est intelligent dans notre vie, passe toujours par la communauté des deux regards, c’est dire que tout en étant dans le concret, on est dans l’extraordinaire et tout en étant dans l’extraordinaire, on est dans le concret. C’est exactement l’attitude de la science, un scientifique, c’est quelqu’un qui va analyser les choses ici et maintenant d’une manière concrète tout en étant dans la beauté et passionné parce qu’il vit. Tout en faisant vivre la beauté il va faire vivre l’analyse et en faisant vivre l’analyse il va être dans la beauté.
Je n’hésite pas à dire que j’invente le Christ et le christianisme parce que je vais vous parler non pas du christianisme qui existe mais de celui que j’aimerai voir exister et je crois que c’est comme cela que l’on rencontre le christianisme vivant.
Le Christ
La dernière fois, j’ai parlé du haut et du bas, du visible et de l’invisible. Aujourd’hui j’aimerai parler de la question du Christ. Le Christ est celui qui rassemble le haut et le bas, le ciel et la terre. Nous comprenons mal ce qu’est le Christ parce que nous sommes embarrassés par une vision politique qui ne voit en lui qu’une figure sacrificielle alors qu’il s’agit d’un contre sens, mais c’est ainsi que le christ a été vécu et qu’il est encore vécu. A propos de l’eucharistie, on parle du sacrifice du Fils qui nous réconcilie avec le Père. Je suis sûr qu’il y a là une vision très profonde, néanmoins, je trouve cette parole ambiguë parce que c’est dans des mythologies primitives extrêmement violentes que l’on voit apparaître le sacrifice à travers un dieu en colère avec qui on se réconcilie en lui offrant des sacrifices.
Ce qui me gêne dans cette vision des choses, c’est que si on dit que le Christ s’est sacrifié, cela veut dire qu’il y avait un dieu qui voulait qu’il se sacrifie pour qu’il y ait réconciliation avec l’humanité. Je pense que Dieu ne veut pas le sacrifice, dans le psaume 50, il est dit : « Car si tu voulais des sacrifices de sang je te les aurais offerts, mais tu ne veux pas des sacrifices de sang mais des sacrifices de louange ». René Girard explique que le Christ est venu pour renverser le mécanisme sacrificiel et mettre fin au sacrifice, Dieu ne veut pas que l’on se sacrifie pour lui, et c’est ce qui apparaît dans le sacrifice d’Abraham où Dieu arrête Abraham qui va lui sacrifier son fils.
Cette vision sacrificielle je la vois dans une certaine vision du Christ comme général sublime qui meurt pour sauver ses troupes. Je pense qu’il n’y a pas plus grave que de faire du Christ un chef de guerre. Pour moi le Christ est un « super hyper méga philosophe » comme le disaient Leibnitz et Spinoza qui le considéraient comme LE philosophe absolu. J’aime Spinoza lorsqu’il dit : « Il n’y a eu qu’un seul philosophe dans l’histoire de l’humanité : Le Christ ». L’énorme problème, c’est que cette vision du Christ a été occultée. Annick de Souzenelle disait que le christianisme n’avait duré que quatre siècles, c’est-à-dire jusqu’à la proclamation par Constantin du christianisme comme religion d’empire, et après c’est autre chose, on rentre dans la chrétienté mais on n’est plus dans le Christ.
Personnellement, je pense qu’il y a deux christianismes, il y a un christianisme politique avec une appropriation sociale et nationale et ce christianisme existera toujours parce qu’on ne peut empêcher les êtres humains de ramener les choses à leurs préoccupations, politiques sociales et nationales.
Ce n’est pas du tout ma vision des choses parce que je pense qu’en donnant au Christ une figure sacrificielle, d’abord on rentre dans un dispositif doloriste de l’Eglise où cette vision sacrificielle vise à justifier le fait de souffrir et le fait de faire souffrir. Pour transformer l’histoire, il faut passer par la violence et il faut accepter de faire souffrir et de souffrir, on ne sort pas du tyran et de l’esclave.
La croix du Christ signifie 3 choses : premièrement la loi romaine qui ne remet pas en question la loi de l’esclavage parce que c’est la loi de la violence et que la violence est incontournable. Le supplice de la croix était réservé à l’esclave révolté pour faire comprendre qu’il était interdit de se révolter contre l’esclavage. Deuxièmement, la croix du Christ montre de la gloire là où on pense qu’il n’y a que de l’horreur. La caractéristique des grands chefs est qu’ils préfèrent mourir que faire mourir. Nous sommes devant un Dieu qui ne veux pas faire mourir l’homme et c’est totalement nouveau.
J’ai rencontré très peu de personnes qui pensent qu’on peut faire l’économie de la violence, très souvent j’entends le même refrain lors des manifestations : « la violence c’est très regrettable mais il n’y a pas d’autre moyen pour se faire entendre ». troisièmement, le Christ est une mutation radicale car lorsqu’on fait l’expérience du haut et du bas, du visible et de l’invisible, de la présence et de la communion qu’il y a à l’intérieur de nous, il n’y a pas besoin de violence, d’humiliation et de souffrance pour transformer l’humanité.
Lorsqu’on se demande comment transformer l’humanité et arriver à l’égalité, la dignité et le respect, il faut comprendre que nous avons, tous les moyens à l’intérieur de nous à travers la présence. Lorsqu’on a affaire à quelqu’un qui fait rayonner sa présence, cela fait tellement de bien qu’il apaise le monde autour de lui et qu’on a envie d’être comme cette personne. Ceci fait que l’on peut transformer l’humanité sans faire couler le sang en lui faisant vivre ce qu’elle a de meilleur.
La signification du Christ est trinitaire, elle est éthique, cosmologique et ontologique. René Girard parle du Christ en disant : « Il y a l’homme Jésus et il y a le Fils de Dieu » Ce qui est intéressant dans l’homme Jésus c’est qu’à certains moments, il y a le Fils de Dieu qui se manifeste en lui, c’est ce qui donne du sens au fait de dire que le Christ et à la fois homme et Dieu. Il a été l’homme Jésus et le Fils de Dieu. Cela donne du sens aux mots Jésus Christ. Jésus : le sauveur et Christ : celui qui est oint. Le Christ est celui qui sauve parce qu’il est totalement uni à Dieu, Dieu est en lui et lui est en Dieu.
Le Christ, Fils de Dieu est la manifestation du Père, source ineffable de toutes choses, dans la réalité où nous sommes. C’est-à-dire qu’il est l’invisible devenu visible, l’ineffable devenu réalité. Cela donne le Christ cosmique, le Christ éthique et le Christ ontologique.
Le Christ cosmique, c’est quelque chose que Pascal découvre d’une manière absolument géniale lorsqu’il explique que ce qui tient l’univers en tant que force cosmique, n’est pas une force matérielle, mais c’est ce qu’il appelle la charité. La charité consiste à ne s’opposer à rien et comme on ne s’oppose à rien, rien ne s’oppose à soi, on est donc capable d’avoir la plus grande puissance qui soit, celle-ci étant qu’on ne peut rien faire contre quelqu’un qui ne s’oppose à rien. Tous les arts martiaux orientaux reposent sur cette idée géniale, avec ce mot d’ordre taoïste : « si tu veux faire quelque chose, ne fais rien. »
Concrètement s’opposer à rien cela veut dire avoir le sens du petit, c’est-à-dire du détail. La charité ce n’est pas seulement donner aux pauvres même si cela est très bien, c’est surtout avoir le sens du détail, du petit, du minuscule. C’est ce qui est dit dans la parabole du grain de sénevé : c’est le plus petit qui est le plus grand. Chose que l’on retrouve dans le taoïsme et qui explique que ce qui tient l’univers c’est le détail, tout se passe dans le minuscule. Ne s’opposer à rien donne un art savoureux de l’existence où il ne faut pas grand-chose pour faire quelque chose.
Ceci est un premier point, et je crois que c’est cette dimension christique étonnante où tout devient savoureux et où on lutte contre le désespoir en voyant la richesse qu’il y a dans le petit, on réalise que le monde regorge de richesses et on assiste à la création du monde, on voit apparaitre l’invisible dans le visible. Le Christ est ce Dieu fait homme qui donne vie à l’Univers (il commande au vent et marche sur les eaux). Si on était capable de rentrer dans le détail et les petites choses, on arriverai à faire la même chose.
Le deuxième point c’est le Christ éthique qui permet de créer le monde humain. J’en ai parlé à travers l’expérience de la présence qui est ce qui se passe lorsque je vis ce que je vis lorsque je suis ce que je vis et que je vis ce que je suis, à ce moment-là, je suis l’éthique même. Lorsque je parle de quelque chose en le vivant, je deviens ce dont je parle. L’homme éthique n’est pas celui qui parle de l’amour, c’est celui qui est l’amour, ce n’est pas celui qui parle de Dieu, c’est celui qui est Dieu, ce n’est pas celui qui parle du courage, c’est celui qui est le courage. Il y a donc un deuxième élément qui est prodigieux, pour parler de la descente de l’invisible dans le visible, c’est le fait d’être de vivre et d’aimer. Aimer c’est vivre totalement de tout son être et des miracles se produisent, on crée l’humanité. L’humanité se crée par contagion, quelqu’un qui vit donne envie de vivre et il fait vivre, les sociétés humaines se créent autour d’un nom, d’un visage et d’une personne, il y a une propagation qui se fait à partir de cette personne. Cette personne n’est pas celle qui canalise l’attention sur elle, mais c’est elle qui permet à chacun d’être ce qu’il est parce que ce qu’il est, tout le monde l’est. Tout le monde est un visage, tout le monde est une signature, tout le monde est une vie possible. Merveilleux ! fantastique ! on assiste à la deuxième création du monde.
La troisième expérience créatrice est l’expérience ontologique. C’est l’expérience de l’être qui va au-delà de l’être, qui est plus que de l’être et qui est le plus que vivant. Le plus que vivant c’est ce qui se passe lorsqu’on est vraiment ce qu’on est et qu’on déborde d’être. Cela permet de comprendre la mort et la résurrection du Christ car il y a la mort et la résurrection du Christ sur la croix, mais il y a la mort et la résurrection du Christ bien avant et à propos de toutes choses. C’est ce qui se passe dans la multiplication des pains, avec un pain lorsqu’on le démultiplie, on en fait 5000. Quand on rentre dans la vie et qu’on vit ce que l’on vit, à un certain moment, on ne se contente pas de vivre et en ne se contentant pas de vivre, on passe de la vie à la non-vie. Lorsqu’on est dans la non-vie, on n’est pas dans la mort, on est dans le plus que vivant. Là, nous avons l’expérience ontologique du Christ, c’est-à-dire que quand Il vient ressusciter, il vient montrer ce qu’il faut faire pour libérer le plus que vivant qui se trouve en toute chose, en tout être et dans l’Etre lui-même. Il est extrêmement intéressant de voir qu’on touche là aux grands maitres de l’humanité. Les grands maitres de l’humanité sont ceux qui apprennent à l’humanité à rentrer en elle-même, ce qui est dit sur le haut du temple de Delphes : « connais-toi toi-même et tu connaitras le secret de l’univers et des dieux ». Rentre à l’intérieur de toi-même parce que tu n’imagines pas l’énergie que tu vas libérer, lorsque tu seras dans l’intérieur de toi-même tu seras dans la vie de la vie et dans le plus que vivant. A ce moment-là on est obligé de me taire parce qu’une autre vie commence, une vie extraordinaire où le Vivant vit à l’intérieur de nous-mêmes.
Tout ce qui se fait de créateur dans le monde vient du plus que vivant que les êtres ont découvert à l’intérieur d’eux-mêmes, c’est-à-dire de l’expérience de la résurrection.
Je vais vous dire trois textes qui résument magnifiquement ce que je viens de dire.
Saint Paul aux Colossiens : « Le Christ est l’image visible du Dieu invisible, premier né avant toute créature, c’est en Lui que tout est créé, les choses visibles et invisibles, intérieur à toutes choses, les choses subsistent par lui. Tête qui rassemble dans la chair à partir du Verbe, Il est le principe afin que le principe vive en toutes choses car Dieu veut qu’il fasse vivre la plénitude en unissant toute chose avec Lui sur terre comme au ciel. »
Par Christ, il faut comprendre l’invisible devenu visible, le Dieu fait homme, l’ineffable qui devient tangible à travers le Christ cosmique et la multitude de petites choses qui fait que le vie regorge de richesses à travers les êtres vivants, aimants, brulants qui, par contagion, créent positivement une humanité dotée d’un visage en faisant vivre ce visage à l’intérieur, et puis cette nouvelle extraordinaire qu’on est dans l’être à partir du moment où on est dans le plus que l’être et dans le plus que vivant.
Cela permet de comprendre ce texte de Jean Chrysostome sur l’incompréhensibilité qui dit : « Que Dieu soit tout autre au-delà de tout quoi de plus compréhensible, Dieu est transcendant. Que Dieu soit tout nôtre, au dedans de tout, quoi de plus compréhensible, Dieu est immanence. Mais que le tout autre soit précisément ici, que l’au-delà de tout soit au plus près de tout, voilà qui est proprement incompréhensible ». Cela m’a beaucoup aidé parce que cela m’a permis de comprendre la morale, en me disant que le Dieu fait homme et le verbe fait chair, cela veut dire que la morale se passe dans le corps et dans les sens. La vie morale, ce n’est pas l’obéissance à la règle avec le bien et le mal, mais c’est le fait d’avoir des sens, d’avoir des yeux, des oreilles, pour devenir un être moral et vraiment sérieux, il faut voir ce que l’on voit, entendre ce que l’on entend, gouter ce que l’on goute, respirer ce que l’on respire et toucher ce que l’on touche. Cela veut dire qu’on a en nous un homme et un corps transcendantal, c’est une morale totalement nouvelle qui demande à devenir un être sensible.
Dernier texte de Denis l’Aréopagite : « Le Christ n’a pas accomplis, en tant que Dieu des actions divines et en tant qu’homme des actions humaines. En tant que Dieu fait homme, Il a fait connaitre la merveille inouïe d’une action à la fois divine et humaine, Lui le suressentiel, Il est devenu homme en conservant sa suressence au sein de son humanité et la plénitude dans une plénitude plus pleine encore. On appelle le soudain ce qui arrive de manière inespérée en passant de l’obscur au clair, la théologie use de ce terme pour indiquer que le suressentiel renonce à son mystère pour revêtir une forme humaine, au cœur de ce mystère, Il n’en garde pas moins tout son mystère, car le mystère du Christ demeure caché, tel qu’il est en lui-même, aucune raison ni aucune intelligence n’en sont venues à bout et n’en viennent à bout. Qui pense avoir compris le Christ, n’a rien compris ».