L’ESPRIT – le ciel et la terre

  1. Introduction sur l’Esprit

Le Christ Caché est le point extraordinaire de la coïncidence des opposés. C’est la notion que je me fais de la croix. La croix est l’expression de l’incompréhensible et de l’inimaginable, qui est selon moi la vérité profonde du Christ. Lorsque le vertical et l’horizontal se rencontrent, il y a quelque chose qui n’est ni le vertical, ni l’horizontal, et qui est proprement extraordinaire.

La croix est une sphère et cette sphère exprime la dilatation et la contraction d’un immense cœur qui respire. La réalité de la croix réside dans ce qu’on ne voit pas et qui est une immense respiration, un immense souffle englobant tout. C’est, à mon avis ce qui donne le sens spirituel profond et génial du Christ.

Je veux bien que le Christ ait une fonction historique morale et politique d’une grande efficacité morale et politique, mais je pense que derrière le Christ il y a la révélation d’un principe métaphysique inouï qui va au-delà des opposés et qui permet de comprendre la résurrection : Il y a la vie, il y a la négation de la vie et il y a une négation de la vie qui n’est pas la mort mais qui est au-delà de la vie et de la négation de la vie qui est l’inouï de la vie.

A mon avis, c’est ce que veut dire Jean dans son prologue lorsqu’il explique que le Christ est le Logos incarné et que la lumière qui vient de ce Logos a été envoyée dans les ténèbres et les ténèbres ne peuvent pas la contenir. C’est-à-dire qu’elle est tellement lumineuse qu’elle est plus lumineuse que la plus grande lumière qui va au-delà de toute lumière.

Là, rejoins Saint Jean Chrysostome mais aussi Denis l’Aréopagite qui font de l’incompréhensible la clef de toutes choses. L’incompréhensible est un état intérieur, cela signifie que je ne comprends jamais parce que je comprends tout le temps et je vis la compréhension. C’est là que l’on voit l’inexprimable du Christ : il n’est rien parce qu’il est tout et il est tout parce qu’il n’est rien. Il est au-delà du tout et du rien, cet au-delà de tout qui est inexprimable et qui embrasse tout.

Nous avons là une dimension inouïe qui permet de comprendre le souffle spirituel, c’est-à-dire le souffle génial de la vie qui est ce qui se passe lorsqu’on vit l’expérience de la coïncidence des opposés. Lorsqu’on vit pour vivre, qu’on regarde pour regarder, qu’on écoute pour écouter, qu’on respire pour respirer, qu’on goute pour gouter et qu’on touche pour toucher. On rentre dans ses sens, on a un corps, on existe et tout se met à exister, on vit une expérience christique.

Je pense que le souffle de l’Esprit renvoie à un point miraculeux de l’existence et de nous-même, et ce point miraculeux, c’est ce qui se passe lorsqu’on s’arrête et qu’on laisse le logos s’exprimer. C’est exactement l’expérience de la prière : on s’arrête et on laisse s’exprimer un temps qui n’est plus un temps humain, qui est le temps du temps pour le temps. A ce moment-là, il y a une force qui vient d’en haut et qui s’exprime en nous et que l’on vit. Je pense que cette force est une force de guérison à la fois physique, morale et spirituelle.

Paradoxalement, il suffit parfois de ne rien faire pour commencer à sentir quelque chose de profondément et génialement agissant à l’intérieur de nous et c’est ce que j’appelle l’Esprit.

Pour vous parler de l’Esprit je vous parlerai du ciel et de la terre, puis de ce point miraculeux que l’on trouve dans le Père, dans le Fils, dans l’Esprit et dans l’expérience trinitaire qui va également informer notre expérience humaine.

Je m’inspirerai de « la phénoménologie de l’Esprit » de Hegel, mais également de Marcel Jousse et « l’anthropologie du geste » pour arriver à la pentecôte et Nicodème où on aura cet accomplissement de l’Esprit.

L’Esprit c’est le point génial de la vie qui permet véritablement à la vie d’être ce qu’elle est. Pour toucher au génie de l’existence il faut toujours trois choses : les êtres, les choses et nous qui vivons les êtres et les choses et qui leur permettons d’exister en leur donnant la liberté d’exister. Je crois que c’est ce qui fait le caractère génial de la vie. Dans votre existence, à chaque fois que vous vous êtes arrêtés, que vous avez pris le temps de regarder et d’écouter, il s’est passé des choses. Et à chaque fois que vous avez oublié de regarder et d’écouter, il s’en est passé d’autres. Là on touche le point important, que j’appelle le point céleste, le point d’incarnation.

2. Le Ciel et la terre

Je vais vous parler du ciel et de la terre parce que c’est l’image que j’ai du Christ et en même temps, l’expérience que j’en ai. Je vois toujours le Christ comme étant le médiateur entre le ciel et la terre, la terre et le ciel, en permettant au ciel de venir sur la terre et à la terre de monter vers le ciel.

Cette relation correspond à la relation entre l’être et l’existence à travers leur coïncidence fulgurante. Pour ouvrir son regard et, par là même, faire vivre le souffle créateur de la vie, il faut rentrer dans les choses concrètes, ici et maintenant avec la multiplicité des détails. Mais il faut également avoir le sens de l’être et du tout. Vision que l’on a lorsqu’on regarde le ciel la nuit et qu’on a le sentiment d’une infinité infinie qui embrasse tout.

Lorsqu’on vit avec le fait de saisir les choses et en même temps de se laisser saisir par, on rentre dans la coïncidence fulgurante entre l’être et l’existence, et là, on libère le souffle créateur. C’est ce que fait l’expérience poétique. Vous avez des phrases qui permettent à l’existence et à l’être de se rencontrer, c’est par exemple la phrase que prononce Victor Hugo : « tout est vivant, tout est plein d’âme ». Quand je dis « tout est vivant » je suis dans le concret et en même temps je suis dans le tout, je suis dans la rencontre entre le tout (l’être) et le concret. Ce qui fait que j’ai envie de vivre, tout devient très vivant, les autres deviennent vivants, et là, je fais l’expérience dans ma vie, dans mon corps de ce qu’on appelle le Christ.

J’ai l’impression que l’on vit souvent le Christ sous la forme d’une image et d’une confusion avec cette image, confusion qui parfois peut provoquer ce qu’appelait Pierre Jamet « l’angoisse et l’extase », c’est-à-dire des moments un peu d’hallucination où on a l’impression de se confondre avec le Christ et des moments où on a le sentiment d’être abandonné par Lui et on vit ce rapport à l’image.

Je pense qu’il y a là quelque chose de trompeur et il faut faire attention à ne pas chercher à halluciner le Christ en essayant de vivre une confusion avec son image. Il est bon d’avoir le sens de l’icône mais être en confusion avec l’image du Christ, il me semble que cela conduit à « rater » l’expérience du Christ. A l’inverse, je pense que lorsqu’on comprend le Christ comme le verbe incarné, c’est-à-dire qu’on comprend le caractère saisissant des choses les plus concrètes de la vie, faisant que le concret à quelque chose de saisissant et que le saisissant a quelque chose de concret, alors on découvre en soi quelque chose de complètement nouveau, et je dirais qu’on découvre le visage du Christ en découvrant notre propre visage. Il n’y a pas l’un qui prend la place de l’autre, mais les deux grandissent ensemble. C’est très beau et cela se vérifie dans l’expérience que l’on peut faire de la prière et de l’arrêt.

Le ciel et la terre, c’est quelque chose dont il est tout le temps question dans les écritures, mais on ne voit pas très bien à quoi cela renvoi. Pour moi cela renvoi au christ mais cela renvoi aussi à une expérience. A un moment je sens qu’il y a quelque chose qui me dépasse : expérience du ciel, et en même temps quelque chose qui s’enfonce dans les profondeurs. J’ai l’impression que simultanément, quand il est question du ciel et de la terre, à la fois il y a quelque chose qui est extrêmement terrestre et extrêmement céleste. Ce sont des moments de communion et d’existence intense.

Pour parler du ciel et de la terre je vais parler de trois choses : Premièrement je ferai une rapide revue de quelques éléments de la bible ou il est question du ciel et de la terre, puis nous verrons l’interprétation qu’en fait Saint Augustin (interprétation typiquement occidentale), ensuite je me permettrai d’apporter quelques lumières grâce à ce qu’a dit Annick de Souzenelle à partir de l’Hébreu qui me semble extrêmement éclairantes. Là, vous verrez la différence qu’il peut y avoir entre l’occident et l’orient.

On me demande souvent la différence qu’il y a entre le catholicisme et l’orthodoxie, un professeur a répondu à un élève qui lui posait la question : « pour les catholiques, le Christ est vivant, pour les orthodoxes, Il est tout puissant », on pourrait aussi dire que pour le catholicisme, le Christ est humain et pour l’orthodoxie, Il est divin.

Je crois que ce n’est pas ainsi qu’il faut voir les choses et on va essayer de les voir autrement.

  • Quelques éléments de la Bible

Le ciel et la terre, c’est la première parole de la Genèse : « Dans le principe, Dieu crée les cieux et la terre » (Gen I, 1). La première chose dont il est question, c’est la création des cieux et de la terre. Mathieu VI, 9 et 10 : « Notre père qui est aux cieux, que ton nom soit sanctifié, que ton règne vienne que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel ». Luc I, 78 : « Dieu a fait venir le vent venant d’en haut afin d’éclairer ceux qui sont dans les ténèbres »  Luc Chap 24 « Restez dans cette ville jusqu’à ce que vous soyez revêtus de la force venue d’en haut » Luc chapitre II, 14 : « Gloire à Dieu au plus haut des cieux ». Paul Eph III, 18 : « Il faut être enraciné dans l’amour afin de comprendre la hauteur du mystère », Paul eph IV, 8 : « montant dans les hauteurs, Il a emmené les captifs ».

On voit en permanence apparaître la relation entre le ciel est la terre. Il est intéressant d’en voir l’interprétation qu’en fait Augustin dans Les Confessions, ce qui va permettre ensuite, peut-être d’apercevoir autre chose que cette interprétation.

  • Augustin

Dans Les Confessions, Augustin dit la chose suivante au livre 12 chap. 17 : « Dans son principe, Dieu créa le ciel et la terre, Il crée une ébauche encore informe, une matière devant prendre forme, en elle existait déjà confusément, sans distinction de forme et de qualité, ces créatures, l’une étant corporelle, l’autre spirituelle, conformées comme elles le sont maintenant et sont appelées ciel et terre. » Au livre 13 chap. 2, il dit : » Le ciel et la terre sont l’œuvre de la bonté de Dieu. », au livre 13 chap 4, il dit en parlant à Dieu : « Vous avez créé le ciel et la terre non pas parce que vous en avez besoin, mais par la plénitude votre bonté. Parfait, vous n’aimez pas leur imperfection, ainsi vous les perfectionnez pour qu’elles vous plaisent. Il reste à la créature à se retourner vers son créateur. Livre 13 chap 12 : « Que la lumière soit, veut dire faites pénitence pour que la lumière soit ».

La lecture d’Augustin est une lecture morale, Dieu crée une matière informe et Il perfectionne cette matière pour l’amener à grandir. Grandir veut dire que la création créée par Dieu est créée pour retourner en Dieu. C’est la raison pour laquelle Augustin voit dans la création du ciel et de la terre la bonté divine qui crée les formes corporelles et les formes spirituelles, bien qu’il n’en n’ait pas besoin et qui emmène ces formes vers leur perfection.

Donc Dieu est doublement bon, il est bon parce qu’il crée et il est bon parce qu’il perfectionne. D’où la parole d’Augustin disant : » comprendre le ciel et la terre, c’est faire pénitence » c’est-à-dire s’humilier pour permettre à la création de retourner vers son créateur.

Ceci permet de comprendre quelque chose qui a profondément marqué l’occident, à savoir Augustin et l’augustinisme et derrière : l’ordre, la grâce, la conversion, la pénitence. On dit souvent qu’Augustin est le père de la culpabilité occidentale et il est également le père de la grâce.

Ceci est tout à fait vrai, au long de l’histoire, il y a eu des controverses sur l’autorité divine et le sens de Dieu, la théologie qui a triomphé est une théologie de la grâce. Dieu crée le monde par grâce, Il le perfectionne par grâce et l’on vit dans la mesure où l’on fait pénitence pour pouvoir être dans la grâce de Dieu. Par la grâce cela permettait d’avoir un ordre des choses qui va au-delà de l’ordre naturel. On montre ainsi qu’il y a avec Dieu, de l’ordre et cet ordre n’est pas simplement naturel. Il pourrait ne pas y avoir d’ordre du tout, ou bien seulement un ordre naturel, il y a un ordre qui n’est pas naturel mais qui provient de la grâce.

L’ordre de la grâce est un ordre qui permet à toute chose de retourner vers son créateur. Tout l’occident a été façonné par cette idée qui est extrêmement cohérente d’un point de vue politique. En effet, Dieu et la grâce de Dieu font penser à la générosité du souverain qui fait tout exister par la grâce qu’il donne. On s’inscrit dans cet ordre gouverné par un souverain en faisant pénitence et en s’humiliant devant lui. On retrouve ici une structure qui a eu beaucoup d’importance avec l’ancien régime. Il y a un lien entre la grâce du souverain et l’humilité des administrés. L’ensemble constitue quelque chose d’équilibré, comme les uns sont dans l’humilité, il y a de la générosité et comme il y a de la générosité, il y a de l’humilité et l’ensemble fonctionne très bien politiquement, moralement et socialement.

Lorsqu’on lit Augustin, tout se passe comme si Dieu ne créait que la réalité matérielle, à la fois corporelle et non corporelle sans donner aucune réalité à la notion des cieux. Cela débouche sur l’idée qui a pris forme en occident et qui a complètement paralysé la métaphysique occidentale ainsi que la théologie. A savoir, A la base de la réalité cosmique, un principe créateur qui crée le monde, il ne le crée pas maintenant, il l’a créé. Tout est reconstruit à partir d’un Dieu et d’un Dieu qui crée au passé. Il crée les choses dans une optique morale, à savoir, assurer le lien qu’il peut y avoir entre la bonté et l’humilité. Nous sommes enfermés dans cette vision.

Bien évidemment, il y a dans cette vision des choses, des éléments extrêmement intéressants et importants et il ne faut pas les négliger puisque l’on vient de cette théologie de la grâce et de l’idée que Dieu crée tout par bonté et qu’il faut faire pénitence pour accéder à cette bonté.

  • Ma propre expérience

J’aimerai montrer qu’il y a une autre lecture possible de la parole de la Genèse. A savoir : « Dans le principe Elohim crée les cieux et la terre »

Ce qui est frappant dans la lecture d’Augustin, ce sont les déformations auxquelles il se livre. Si on lit la Genèse telle que le fait Annick de Souzenelle, on s’aperçoit qu’il y a un fossé entre ce que dit Augustin et ce qui est dit dans la Genèse. Premièrement, il n’est pas question de Dieu mais d’Elohim qui signifie les dieux et on ne parle pas de Dieu au singulier comme étant la cause. Ensuite on ne parla pas de Dieu au passé, Dieu n’est pas celui qui a créé le monde, Il est celui qui le crée et n’est donc pas question du commencement, mais du principe.

Je vais reprendre ce qu’elle dit et qui me paraît très juste mais auparavant je me réfèrerai à ma propre expérience. Lorsque je parle du ciel et de la terre, du haut et du bas, je ne fais pas de la cosmologie mais je me sers de cela pour une expérience. Pour moi, l’expérience du ciel et de la terre c’est l’expérience du Christ et du dépassement des opposés pour aller vers ce que j’appelle le point miraculeux de l’existence. Ce qui est intéressant dans la création c’est qu’il y a Dieu, le ciel, la terre et le dialogue entre les trois. Dieu crée le ciel et la terre et le dialogue entre le ciel et la terre qui donne la rencontre inouïe entre le ciel et la terre, leur coïncidence fulgurante, celle-ci renvoie à l’expérience inouïe que je peux avoir en moi de ce qu’est l’existence.

Pour moi, la Bible est un récit de libération, c’est un récit mystique d’expérience spirituelle, il ne faut pas le prendre comme un récit cosmologique, il ne faut pas prendre les idées de Dieu créateur comme les prennent les métaphysiciens ou les physiciens qui s’intéressent au fait de savoir s’il y a un commencement ou pas. On ne regarde pas Dieu ou la création comme des objets, on les regarde comme un état intérieur inouï, et c’est là que je comprends quelque chose de la création.

Les preuves « scientifiques » de l’existence de Dieu ne m’intéressent pas. Ce qui m’intéresse dans l’expérience religieuse, c’est l’inattendu et la surprise, on rentre dans un autre niveau de réalité qui est absolument inouï. Mon idée c’est que dans la Bible, ce qui est écrit, ce n’est pas : au commencement était un Dieu qui crée l’univers et c’est très bien parce que c’est très rationnel. Ce qui m’intéresse c’est la relation entre Dieu, la terre et le ciel, cela a une incidence directe sur mon expérience. Je peux avoir mieux qu’une preuve de l’existence d’un Dieu créateur, c’est sentir en moi la création apparaitre et me créer et cela amène quelque chose de radicalement différent et un changement de vie prodigieux.

Je dirais que le religieux est formidable dans la mesure où il nous donne une expérience inouïe et il devient souvent inquiétant lorsqu’il est un ordre dogmatique à la fois sur le plan scientifique et sur le plan moral.

  • Annick de Souzenelle

Voici ce que dit Annick de Souzenelle dans Le symbolisme du corps humain : « Tous les mythes de la création rendent compte de la formation du monde à partir d’une séparation dans l’unité principielle entre un en haut et un en bas. Dans la Bible, Dieu distingue la lumière des ténèbres, le jour et la nuit, les eaux au-dessus de l’étendue, les eaux venant d’en bas le MI désigne l’en haut et le MA l’en bas, l’étendue sépare l’en haut et l’en bas. Symboliquement, le MI désigne l’unité non manifestée et le MA la diversité manifestée. La racine MI se trouve dans le Muet, le Mystère, le Murmure. La racine Ma se trouve dans la Matière, la Matrice, le Maternel. Le MI est inspir, le MA est expir, le MA est le symbole du MI, le symbole est relation à l’unité et à sa juste puissance, le diabole est séparation entre l’Un et sa juste puissance. Les Hébreux appellent Elohim l’homme d’en haut et Adam l’homme d’en bas. L’Homme est le point de rencontre entre l’homme d’en haut et l’homme d’en bas le MI qui est Mystère et le MA qui est symbolisation du mystère. »

Ce que veut dire Annick de Souzenelle, c’est qu’il faut comprendre la création comme une dynamique entre l’inaccompli et l’accompli. L’inaccompli, ce sont les cieux, l’accompli c’est la terre. L’inaccompli c’est la relation continuelle qu’il peut y avoir entre l’Un et le multiple.

Ce qui distingue cette approche de celle d’Augustin, c’est tout simplement la dynamique. Augustin nous parle d’un créateur, d’un accomplissement, de la relation entre le créateur et l’accomplissement à travers la bonté de Dieu et l’humilité de l’homme, mais tout est statique. Tout y est, l’accompli, l’inaccompli, mais rien n’est dit d’une manière vivante et tout est dit en référence à l’expérience de la culpabilité qu’a eu Augustin. Il était manichéen, il menait une vie dissolue, il a un retournement du cœur, et dans ce retournement il découvre Dieu. Il découvre derrière Dieu, exactement ce qu’il découvre dans la création, c’est-à-dire un Dieu qui crée le monde pour que le monde retourne à Lui. Augustin constate que c’est ce qui lui est arrivé, il était dans une vie dissolue et dans les brumes de l’idéologie manichéenne, et Dieu l’a retourné. Il est donc convaincu que Dieu retourne tout pour que tout retourne dans Sa bonté. Ceci est un discours moralement très cohérent et je le comprends très bien, seulement, il manque une chose, c’est que le ciel et la terre n’existent pas, la relation entre le ciel et la terre n’existe pas non plus et rien n’est dynamique.

Pour Annick de Souzenelle, tout vit : Dieu vit, la terre vit, le ciel vit, la relation entre le ciel et la terre vit, l’Un existe, l’accompli existe, l’inaccompli existe, tout est en mouvement et cela change complètement les données.

Annick de Souzenelle rappelle que Dieu signifie Elohim et que Elohim signifie « les dieux ». Lorsqu’il est question de Dieu comme Elohim, il est question de Dieu comme étant la multiplicité des énergies et des forces inconscientes qui sont à l’intérieur de nous, pour aller vers la manifestation et l’accomplissement dans le YAVE, le Je Suis dans toutes ces forces inconscientes. C’est-à-dire que tout est pris dans un dynamisme, et au commencement de la création, il y a apparition de la création, mais on pourrait dire que Dieu Lui-même est en création dans la mesure où il est Elohim. Il n’est pas simplement une autorité qui règne, mais il est un dynamisme créateur qui appelle l’accomplissement et en particulier cela va permettre de comprendre toute la dynamique de la trinité, c’est-à-dire la caractéristique du Père du Fils et de l’Esprit qui est le souffle de la transmission.

Dieu qui est la matrice de tous les possibles, une matrice proprement inimaginable, fait passer le souffle créateur qui est le sien de l’invisible dans le visible par un autre Père qui est le Fils et le Fils lui-même va au-delà du Fils pour diffuser partout l’inimaginable à travers l’Esprit. L’Esprit c’est ce qui se passe lorsque je fais l’expérience de la présence et que je rentre dans la réalité d’une réalité, c’est-à-dire que je fais vivre la réalité.

Il faut retenir l’explication des fondements de la réalité comme étant le tout vivant, où tout communique avec tout, où tout vit avec tout et où tout fait vivre tout. Cet ainsi qu’il y a à la base, le Tout qui est inimaginable, le Tout vivant qui est imaginable et un Tout qui est encore plus imaginable et plus inimaginable que tout ce qu’on a pu imaginer parce qu’il va encore au-delà.

L’important est de retenir ce dynamisme créateur qui fait que tout va au-delà, Dieu va au-delà de Dieu, le Christ va au-delà du Christ, l’Esprit va au-delà de l’Esprit et nous-mêmes, nous avons à aller au-delà. Aller au-delà, cela veut dire que je m’apprête à vivre et à être prêt ici et maintenant.

Annick de Souzenelle nous dit : « Dans le principe, Dieu crée Toi, c’est-à-dire la relation qu’il peut y avoir entre l’accomplis et l’inaccomplis qui va permettre le dynamisme de toute chose et de tout être. »

  • Deux applications de cette relation entre le ciel et la terre.

Voici ce que dit Hermès Trismégiste au début de La table d’émeraude : « Sagesse vraie et sans mensonge, certaine et très véritable, Il y a miracle à partir de l’Unique quand ce qui est haut est comme ce qui est en bas et que ce qui est en bas est comme ce qui est en haut. Comme tout vient de l’Un par la médiation, tout vient de l’unique par adaptation, en recevant la force des choses d’en haut et des choses d’en bas tu rayonneras de gloire et toute obscurité s’éloignera de toi. »

Relation entre ce qui est en haut et ce qui est en bas et rencontre entre ce qui est en haut et ce qui est en bas dans le rayonnement que l’on peut ressentir à l’intérieur de nous ! C’est exactement ce que j’appelle le point miraculeux de l’existence, qui est le cœur de la croix et qui se passe au moment où on s’arrête, que l’on vit pour vivre, on goute pour gouter, on respire pour respirer, on regarde pour regarder et on rentre dans l’infini.

Pour Hermès Trismégiste, faire une expérience de connaissance, c’est arriver à ce point de l’existence où tout ce qui est en haut est en bas, tout ce qui est en bas est en haut, tout ce qui est invisible est visible, tout ce qui est visible est invisible. C’est ce qui se passe lorsque tout est inouï et que tout est vivant. Lorsque tout est vivant, tu es à la fois dans le concret et dans le Tout, dans la rencontre fulgurante entre le Tout et le concret.

Cela permet de déboucher sur l’éthique même du Tao qui manifeste la relation et l’équilibre entre le ciel et la terre. Lao Tseu dit au paragraphe 25 : « La terre est grande, l’Homme est grand, le Tao est grand, le ciel est grand, c’est pourquoi l’Homme est un de quatre grands du monde. Une maison est percée de portes et de fenêtres, c’est le vide qui permet l’habitat, l’être donne les possibilités, c’est par le non-être qu’on les utilise. Qui se grandit diminue, qui se diminue grandit, qui se plie demeure droit, qui s’incline est redressé, qui se vide se remplit, qui vieillit rajeunit, il ne s’exhibe pas et il rayonne, il ne s’impose pas et il s’impose, il ne se glorifie pas et il est glorifié, il ne se met pas en avant et il est mis en avant, le saint se met en arrière et il est mis en avant, il néglige son moi, son moi se conserve, parce qu’il est désintéressé, ses intérêts sont préservés. J’ai trois trésors, le premier et amour, le second est économie, le troisième est humilité. Avec l’amour je peux être courageux, économe, je peux être généreux, ne cherchant pas à être le premier dans le monde, je peux diriger le monde. Qui est courageux sans amour, généreux sans économie et chef sans humilité va la mort ».