L’ESPRIT – le père

Reprise des cours précédents

Ce cours s’inscrit dans le projet de comprendre l’Esprit et à travers l’Esprit, la spiritualité. Je trouve qu’on utilise à tort et à travers le mot spiritualité, on ne veut pas parler de religion, donc on remplace la religion par la spiritualité. Et lorsqu’on demande ce qu’est la spiritualité, on peut conclure que c’est une sorte de religion personnelle qu’on se fait à la carte. Par opposition à une religion qui serait politique et instituée, la spiritualité serait libre et personnelle.

Cela n’a aucun sens. L’expérience que j’ai de la spiritualité, au mont Athos, c’est que celle-ci renvoie à la vie pneumatique et que cette vie est menée par des moines qui vivent dans la prière nuit et jour et qui n’osent même pas dire d’eux-mêmes qu’ils sont des spirituels ou bin qu’ils sont dans la spiritualité. Ce sont les autres qui les appellent des hommes spirituels. Je pense que ce qui manque à notre spiritualité, ce n’est même pas de parler de Dieu, puisqu’aujourd’hui, la spiritualité athée ou la spiritualité laïque est un thème à la mode parce que l’athéisme revendique le fait d’être une spiritualité en prétendant être spirituels. Les personnes athées ne sont pas spirituelles car lorsqu’on est vraiment spirituel, on ne prétend pas l’être et on ne se bat pas pour être reconnu en tant que tel. Aucun spirituel ne s’est battu pour se faire reconnaitre spirituel et si c’est le cas, on n’est pas dans la spiritualité, on fait de la politique.

Ce qui manque à la spiritualité laïque pour être spirituelle, c’est la pratique géniale de l’esprit et de l’intelligence. Cela veut dire que, pour moi, l’expérience de la spiritualité, c’est le souffle de l’Esprit au sens où c’est la pratique géniale de l’intelligence. Nous avons en nous la capacité de devenir des vivants conscients qu’ils sont vivants, et ce qui nous permet d’accéder à la conscience de la vie, c’est l’expérience de la présence à la présence. Présence cosmique, présence humaine, présence divine, et expérience de la présence divine qui n’est ni une présence humaine, ni une présence cosmique mais qui est une présence géniale, époustouflante que nous obtenons par la pratique de la prière qui fait venir Dieu et le ciel à l’intérieur de nous, qui nous illumine et qui nous donne la force, l’intuition, la lumière pour transfigurer toutes choses et leurs donner leur caractère génial.

Il faut bien comprendre ce qu’est la vie divine appelée et enseignée par le Christ, c’est l’accès à un niveau stupéfiant d’existence d’une beauté, d’une lumière et d’une intelligence incomparables. Donc, on est spirituel dans la mesure où on est totalement dédié à cette intelligence, qu’on la laisse s’exprimer à travers nous et que l’on peut, parfois, exprimer quelque chose de spirituel, qui n’est pas d’avoir des bonnes paroles, mais qui est d’aller bien au-delà des bonnes paroles dans une vision et dans l’ouverture d’un espace qu’on peut qualifier de visionnaire.

Je parle du haut et du bas avant de parler de Dieu et du Christ parce que c’est cela qui va permettre d’ouvrir toutes les notions spirituelles et en particulier de comprendre ce qu’il en est de Dieu, du Christ, de l’Esprit et de la divine Trinité. Cela permet d’ouvrir la porte parce que cela renvoie à l’expérience même de toute vie spirituelle. Quand vous vivez la vie spirituelle de l’intérieur, vous sentez qu’il y a des forces venues d’en haut qui viennent en vous et qu’il y a une véritable descente du ciel sur la terre. Il est très important d’apercevoir que toute expérience spirituelle s’inscrit dans la relation du haut et du bas, c’est-à-dire du ciel qui descend sur la terre.

Ce qui caractérise la vision occidentale, c’est le passage de la terre vers le ciel, c’est-à-dire une ascension qui va du bas vers le haut. Ce qui caractérise la vision orthodoxe, c’est une descente du haut vers le bas. La différence, c’est que si je vois la vie spirituelle comme une ascension du bas vers le haut, je vais avoir une vision humaine de la vie spirituelle : l’homme par ses efforts, petit à petit, passe de la terre vers le ciel, cette vision humaine a l’avantage d’être politiquement et socialement rassurante mais en même temps, le risque c’est le pélagianisme, c’est-à-dire de croire que le salut se gagne par nos propres efforts. L’occident a toujours eu beaucoup de mal à trouver un bon équilibre entre la vision humaine et la vision spirituelle. L’erreur que l’on fait c’est de croire que l’on arrive à passer de la terre vers le ciel par la vertu morale et en particulier par la maitrise et le réfrènement des passions. Ceci entraine une vision qui a toujours été vouée à l’échec, essayez de penser la vie comme étant la répression des passions, vous devenez l’ennemi de vous-même et vous n’arrivez jamais à la paix avec vous-même.

La caractéristique de la vie spirituelle orthodoxe, c’est d’aller du ciel vers la terre, cela veut dire que ce n’est pas moi qui, par mes propres efforts vais devenir un être spirituel, c’est le ciel lui-même, rentrant en moi qui va faire de moi un être spirituel. L’expérience de la descente du ciel sur la terre a été très mal comprise par l’occident parce qu’on a interprété celle-ci sur le mode de l’action et on a dit qu’il ne fallait rien faire et laisser agir la divine providence. Cette vision des choses est encore trop humaine, elle est encore trop dans l’effort. Je crois que pour accéder à la vision céleste de la descente du ciel sur la terre, il faut complètement renoncer à vouloir comprendre de quoi il s’agit. C’est-à-dire que comme le dit Denis l’Aréopagite, on rentre dans le silence, et dans le silence, on laisse agir les forces venues d’en haut, et il y a spiritualité parce que le corps est totalement transformé à partir du moment où le ciel descend sur la terre et passe dans le corps.

L’extraordinaire sens de la spiritualité est non pas de nous évader du monde pour aller dans le ciel mais au contraire, de rentrer dans la réalité pour vivre la réalité dans laquelle nous sommes telle qu’on ne l’a jamais vécue. Il s’avère que tous les éléments du royaume sont à l’intérieur du monde, que ce soit dans la matière ou dans l’humanité, à nous de les révéler et de les laisser se révéler. Lorsqu’on parvient à faire descendre le ciel sur la terre, on vit l’extraordinaire expérience que l’Inde a très bien décrit sous la forme des « libérés vivants ». C’est exactement ce que décrit Denis l’Aréopagite lorsqu’il parle de la troisième hiérarchie qui est celle des chérubins, des séraphins et des trônes en expliquant que ceux-ci renvoient à l’état de l’être qui a totalement rompu avec le monde, c’est-à-dire qui est totalement délivré de tous les attachements terrestres. Cet état de libéré vivant, c’est ce que recherchent tous les sages et qui donne une sérénité tout à fait extraordinaire. Je pense qu’il vous et peut-être arrivé des moments où vous vous êtes sentis libres et capables de passer à travers tout sans être inquiétés par quoi que ce soit. Là, on vit quelque chose d’absolument céleste et on comprend ce que veut dire la vie divine.

Le Christ est le médiateur entre le ciel et la terre et le transformateur. Lorsque j’ai parlé du Christ j’ai palé de cette rencontre entre le ciel et la terre qui est la signification même de la croix. Il y a toute une vision de la croix qui est doloriste et dans laquelle on pense que la croix est le symbole selon lequel il faut souffrir et que c’est par la souffrance que l’on arrive vers le ciel, ceci est une signification politique de la croix qui a toujours existé et qui, je pense, existera toujours parce qu’elle est rassurante. Et puis il y a une autre vision de la croix dans laquelle il est montré que sur les lieux de l’enfer et du supplice, la gloire est possible. La gloire est possible partout, même sur les lieux de l’esclavage et à ce moment-là, la croix devient ce qui rassemble tout.

J’ai parlé de cette capacité qu’a le Christ de faire vivre simultanément le divin et l’humain, comme dans la physique quantique il y a la capacité qu’a la matière de faire vivre simultanément le matériel et l’immatériel, comme dans toute expérience de la beauté ou à un moment il y a apparition de l’Etre et coexistence de l’être et de la matière dans une vision fulgurante.

Après avoir parlé du Christ, je vais parler du Père. J’ai parlé du Christ avant de parler du Père parce que c’est le Christ qui est la clef du Père. Il y a une très belle parole de Saint Irénée de Lyon qui dit que le Père est l’invisible du Fils et le Fils le visible du Père. Je voudrais montrer combien il est original de parler de Dieu comme le Père.

On n’a jamais parlé de Dieu comme cela et pour comprendre pourquoi cela est totalement nouveau, je vais revenir sur quatre éléments. Premièrement : la vision traditionnelle que l’on a de Dieu, deuxièmement : l’athéisme par rapport à cette vision traditionnelle , troisièmement : le Dieu vivant et quatrièmement : le Dieu plus que vivant qui est le Père.

La vision traditionnelle de dieu

Ce qui caractérise communément la notion de dieu, c’est qu’Il est le garant de l’ordre tant intellectuel que moral et politique. Ceci correspond à une vision instrumentale et fataliste qui repose sur l’idée qu’il faut bien croire en quelque chose et qu’on ne peut pas ne croire en rien. Donc, Dieu est pratique parce que cela permet d’éviter l’absence de croyance. Il est souvent reproché à la religion, et ce n’est pas complètement faux, que Dieu est là pour combler les vides et cela crée un ordre des choses particulièrement conservateur dans lequel, derrière Dieu, c’est tout un ordre de la réalité tant intellectuelle que morale et politique qui se trouve assuré. Cette vision des choses veut dire : surtout pas de risque, pas de danger, il faut du sens et une explication pour tout, il faut de l’ordre dans toutes choses.

On ne laisse pas de place au vide, au hasard, au non-sens, ni à quelque chose qui n’est pas contrôlé par la morale et la politique. Tout doit être ordonné politiquement, obéissant moralement, organisé intellectuellement, cette vision des choses est une vision folle qui conduit à un système totalitaire dans lequel, tout est surveillé, tout est contrôlé, et on, ne laisse aucune liberté à l’existence, aux êtres humains et à l’ordre céleste. Avec cette vision des choses, Dieu lui-même est obligé d’y obéir pour que celle-ci puisse triompher. En théorie, Dieu est la création de toutes choses, mais en réalité c’est un ordre conservateur qui est à l’origine de toutes choses et qui se sert de dieu pour pouvoir établir cet ordre. Derrière cet ordre, l’important, c’est la victoire du bien sur le mal, on s’en aperçoit dans les dictatures idéologiques et religieuses qui se réclament de Dieu, en particulier dans l’islamisme intégriste qui s’exprime dans certains pays par un ministère du vice et de la vertu.

Cette vision religieuse est une vision du contrôle social par la religion, en expliquant que si on n’obéit pas à Dieu, tout va s’écrouler, on vit en permanence dans la peur du cataclysme, de la destruction et de l’apocalypse, et on met en place un système particulièrement autoritaire qui voit une destruction pour toute l’humanité si on n’obéit pas, à la lettre, à ce que prescrit la religion. Ceux qui tuent au nom de Dieu pensent bien faire parce qu’ils pensent empêcher la création de s’écrouler.

L’athéisme

Cette vision des choses débouche directement sur l’athéisme. Lorsqu’on a affaire à un ordre religieux aussi autoritaire et aussi étouffant, la seule façon de pouvoir survivre si on est intelligent et si on a soif d’un peu de liberté, c’est de devenir athée. C’est ce qui commence à arriver dans des régimes musulmans où pour la première fois, il y a émergence d’un non-intérêt pour la religion qui va déboucher sur l’apparition d’un athéisme. C’est ce qui s’est passé en Israël où on a vu apparaitre un judaïsme libéral affranchi de la loi religieuse et gardant un intérêt pour le judaïsme pour des raisons historiques, sociologiques et politiques mais non plus religieuses. C’est également ce qui est arrivé en occident et qui s’est traduit par le révolution française.

Dans la révolution française, il s’est passé quelque chose d’assez remarquable, car en pensant se libérer de la dictature on a mis en place une autre dictature et on n’a fait que changer de dictature. Auparavant, il y avait une dictature religieuse, lui a succédé une dictature anti religieuse qui s’est traduite par le fait d’envoyer des prêtres à la guillotine et dans les pays de l’Est, la religion était considérée comme un danger et on envoyait les religieux en camp de concentration ou bien on les massacrait.

Cette vision des choses n’est pas complètement folle parce qu’il existe une religion totalement dictatoriale et si on veut affranchir les êtres humains de cette dictature, il faut mettre fin à cette religion et parfois prendre les moyens nécessaires. Lénine disait on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs et quelque part on ne peut pas libérer l’humanité sans passer par un régime de terreur.

Résultat : on n’avance pas parce qu’on est dans le régime généralisé de la peur. Tout le monde a peur, le religieux a peur en pensant que si on ne croit pas en Dieu, tout va s’écrouler, mais l’athéisme, lui aussi a peur, il pense qui si on est croyant, tout va s’écrouler. On est dans un monde qui a peur, qu’il soit croyant ou non-croyant. Nous sommes perdus et ni une certaine vision de Dieu, ni l’athéisme ne peuvent nous sauver parce que nous n’avons pas une vision vivante des choses.

Le Dieu vivant

La vision vivante des choses consiste à dire que le monde ne s’écroule pas quand on est vivant. On peut croire en Dieu mais si on ne croit pas dans un Dieu vivant on n’est pas sauvé, on peut ne pas croire en Dieu, mais si on ne le fait pas d’une manière vivante, on n’est pas sauvé non plus.

Être vivant c’est comprendre le paradoxe de la vie, à savoir que la vie est vivante dans la mesure où elle ne se contente pas de vivre mais qu’elle va au-delà du simple fait de vivre, autrement dit, la vie est vivante parce que la vie n’est jamais la vie et c’est l’énorme paradoxe, la vie est toujours au -delà de la vie, ce qui fait que l’au-delà et la vie, c’est la même chose. Cela est très bien montré en biologie lorsqu’on montre qu’un système vivant est un système qui n’est pas refermé sur lui-même mais qui s’ouvre sur l’extérieur pour pouvoir vivre et se renouveler.

On voit déjà là la caractéristique du Christ qui change totalement les données du religieux en disant : « Je suis la vie ». Je le traduis en disant « la vie est je suis et je suis est la vie » « Je Suis » c’est le nom de Dieu, le nom de Dieu c’est la vie et la vie c’est le nom de Dieu. Il y a une relation entre dieu et la vie, et si vous allez dans la vie, vous avez de fortes chances de comprendre ce qu’est Dieu, mais si vous n’allez jamais dans la vie, vous ne comprendrez jamais quoi que ce soit à propos de la notion de Dieu. Il est donc important de passer par la vie avant même de commencer à parler de Dieu. Si on a une vision vivante de la vie, on va commencer à avoir une vision vivante de Dieu qui remet en question le Dieu conservateur, ce qui donne l’impression qu’elle est athée. Le paradoxe est le suivant lorsque vous avez une vision vivante de Dieu, vous risquez de vous faire traiter d’athée par ceux qui ont une vision conservatrice de dieu.

La vision vivante de Dieu donne du sens à ce qu’on a appelé les preuves de l’existence de Dieu parce qu’il y a deux manières de penser les preuves de l’existence de Dieu. On peut les penser d’une manière triste, sinistre, apeurée : il faut bien croire en quelque chose sinon tout s’écroule. Mais cela ne suffit pas à prouver l’existence de Dieu, en revanche, ce que je trouve très intelligent, c’est que rien ne peut se refermer sur lui-même. Il y a trois preuves de l’existence de Dieu : la première est fondée sur l’ordre, la deuxième est fondée sur le désordre et la troisième est fondée sur la perfection.

Ce qui caractérise ces preuves, c’est le bon sens. Le hasard n’explique pas la beauté et l’ordre, dans le monde, il y a de la beauté et de l’ordre, c’est la preuve que le hasard n’explique pas tout. Je ne démontre pas Dieu, je démontre l’absurdité qu’il y a à croire que tout vient du hasard, tout n’est pas un accident. Donc je déconstruis la notion de hasard.

Deuxièmement, le monde n’explique pas le monde, il n’est pas autosuffisant, il n’est pas parfait, le monde n’est pas Dieu, il ne s’est pas autocréé. Si le monde s’était autocréé, tout serait parfait, ors tout n’est pas parfait. D’un côté, tout n’est pas un accident et d’un autre côté, tout n’est pas parfait.

Dernier point, la perfection et l’infini. Nous avons en nous des idées de la perfection et de l’infini bien qu’on ne les ait jamais vus et la perfection nous permet de voir nos erreurs, quelque chose en nous, nous permet de voir nos erreurs. Cela veut dire que nous ne sommes pas l’inventeur de tout. Ce qui caractérise les preuves de l’existence de Dieu, c’est que rien n’est autosuffisant et rien ne se referme sur lui-même parce que tout est vivant. Toute chose vit parce qu’elle est traversée par un souffle qui va au-delà et qui emmène tout au-delà. Rien ne résout tout dans le monde, il y a quelque chose d’autre, quelque chose qui va plus loin, qui nous emmène au-delà.

Cela amène quelque chose de magnifique et qui fait partie des trésors de l’humanité depuis la nuit des temps. L’expérience de Dieu, c’est l’expérience de s’incliner devant une puissance supérieure, et mieux encore, de s’agenouiller. J’ai entendu les intellectuels de mon époque se féliciter de ne s’agenouiller devant rien et de ne baisser la tête devant rien. Moi, je trouve merveilleux de s’agenouiller, de baisser la tête et de se faire tout petit devant l’immense parce que c’est la plus belle expérience de l’immense que l’on puisse faire. Il y a dans l’Islam, des choses inquiétantes mais dans la manière de prier des musulmans il y a quelque chose de magnifique que l’on retrouve dans les métanies des orthodoxes.

Lorsqu’on se met simplement à genoux devant une puissance supérieure on ressent une paix et une force étonnantes et on est dans l’expérience de l’au-delà. Paradoxalement en s’agenouillant et en baissant la tête on ne s’est jamais tenu aussi droit et été aussi noble. L’expérience de la verticalité, elle est là : je m’incline devant plus haut que moi et ce faisant, je ne suis pas dans la soumission mais je suis dans la libération. Je découvre ma propre noblesse intérieure à travers la grandeur qui me grandit, je fais mieux que concevoir mentalement la grandeur, je la vis et je suis cette grandeur.

C’est cela qui libère de la peur. L’ordre conservateur est faux parce qu’il ne vit pas, il ne s’agenouille pas, il ne baisse pas la tête, il regarde le monde et il pense que le monde devrait obéir, mais il oublie lui-même d’obéir, de se mettre à genoux et de baisser la tête.

Tout est emmené, soulevé, inspiré par une force qui va au-delà de tout et rien n’explique cet au-delà, rien n’explique l’existence, et tant mieux parce que cela veut dire que l’existence est vivante et que tout est vivant. Et lorsque je vis cette existence, je me libère.

Le Dieu plus que vivant qui est le Père

Mais cela ne suffit pas pour répondre à la question de Dieu. Pour que Dieu ait du sens il faut qu’il y ait quelque chose en plus et c’est ce qu’introduit la notion de Père. Il est totalement nouveau de parler de Dieu comme Père, Dieu n’est pas telle ou telle facette de l’humanité ou de la vie cosmique, Dieu est un Père. Le père est la chose du monde la plus étonnante qui soit et qui n’a rien à voir avec la vision que nous avons du père. La vision que nous en avons est catastrophique, lorsque Freud analyse les mythe de l’humanité, il y voit un meurtre archaïque qui est le meurtre du père : au commencement était la horde, au commencement était le vieillard maitre de la horde, au commencement étaient les fils du vieillard qui s’approprie toutes les femmes, au commencement était la révolte des fils contre le père, au commencement était le meurtre du père, au commencement était la culpabilité des fils d’avoir tué le père et au commencement était la commémoration du meurtre du père et de la culpabilité des fils à travers l’invention des rites religieux. Les rites religieux sont faits sur la communion qui sont des repas commémoratifs dans lesquels l’humanité avoue sa culpabilité inconsciente à l’égard du vieillard de la horde. Les hommes craignent de se faire voler les femmes et de se faire castrer, ils essayent de tuer le père qui est l’image de ce qui leur vole les femmes et qui les castre pour se libérer. Encore aujourd’hui, le père est souvent le symbole du patriarcat et l’image de l’ordre conservateur masculin qui impose un ordre autoritaire aux hommes et aux femmes. Vision catastrophique et volonté dans la civilisation de tuer le père pour retrouver sa liberté. Tout a été fait pour éliminer le père, on veut éliminer la masculinité, l’autorité et la paternité.

Bien évidemment, si le père est ce vieillard de la horde qui s’approprie les femmes, qui castre ses fils, qui monopolise le pouvoir et qui terrorise tout le monde, qu’on se débarrasse de ce père, cela ne me dérange pas. Ce qui est ennuyeux, c’est de réduire toute personne de sexe masculin et toute figure de la paternité à une vision horrifiée et horrifiante. Tous les hommes, ne sont pas de violeurs, des castrateurs ou des détourneurs de femmes en puissance, bien que, il est vrai, quotidiennement, des femmes soient violées, battues ou tuées par leurs conjoints qui sont des hommes.

On oublie qu’il y a une forme inouïe de la paternité qui est exactement le contraire du vieillard de la horde. C’est la façon dont le Christ parle de Dieu comme Père, ce qui fait que Dieu est un Père, c’est qu’il transmet la divinité au Fils en disant « je ne veux pas garder la divinité pour moi, je veux que ce soit Toi qui sois Moi » et là nous somme dans l’antithèse du père décrit précédemment. Le Père n’est pas celui qui garde la paternité pour lui et qui confisque la vie, la sexualité, les femmes et l’amour en ramenant tout à lui, c’est exactement l’inverse. Ce qui fait que le père est Père c’est qu’il donne tout au Fils pour que le Fils, non seulement donne tout, mais amène tout dans l’intelligence géniale de la vie. Nous avons ici une extraordinaire expansion de la transmission : le Père donne tout au Fils pour que ce soit le Fils qui emmène toute chose dans la sur-intelligence, la sur-conscience et le génie absolu de l’existence en le laissant non seulement créer mais accomplir le monde et lui permettre d’aller comme le disait Grégoire de Nysse de commencement en commencement par des commencements qui n’ont pas de fin. Il n’y a donc pas plus génial que la vision du Père bien comprise. Malheureusement, il y a un aspect de la vision de Dieu en occident qui correspond effectivement à une vision patriarcale et autoritaire.

L’erreur est de dire que comme il y a une vision bête du Père, il faut supprimer le père. Mais ce n’est pas le père qu’il faut supprimer, c’est la bêtise, et d’autre part si on supprime le père sans supprimer la bêtise, cela ne sert à rien de supprimer le père. C’est pourtant ce qu’on fait, on supprime le père mais on continue d’exister dans la bêtise.

Ce qui n’est pas bête, c’est de transmettre et de ne pas garder les choses pour soi, ce qui est magnifique, c’est de dire : « Je veux que Toi tu deviennes Dieu, qui Toi tu deviennes un Roi, que Toi tu emmènes toute chose dans le génie de l’existence » là, on peut dire qu’on a un Père et il est totalement nouveau de dire que « Dieu s’est fait homme pour que l’homme devienne dieu » il est totalement nouveau d’entendre Irénée de Lyon dire « la gloire de Dieu c’est l’homme vivant »

Nous avons là des éléments pour aller plus loin dans ce que je voudrai montrer, c’est-à-dire l’Esprit, le Haut et le Bas, le Christ qui fait exister simultanément le Haut et le Bas ainsi que la relation au Père. La relation au Père, c’est avoir découvert à l’intérieur de nous celui qui veut que l’on devienne dieu. Si on fait l’expérience de la prière et en particulier la prière du cœur, on va sentir à un moment donné, la puissance divine venir à l’intérieur de soi qui est à la fois pleine de force et pleine de douceur et on va découvrir en nous un vivant fondamental qui veut qu’on vive et qui nous aide à nous situer dans la vie et à partir de ce moment-là, on commence à être formidablement libre.

Pendant ma vie, je suis allé 40 fois au mont Athos pour essayer de comprendre ce qu’est la prière, ce sont les dernières années qui m’ont permis de vivre une purification, de me rassembler et de sentir un appel à prier comme les moines c’est-à-dire 5 fois par jour. Simplement, pendant 5 minutes, je récite la prière du Roi Céleste, du Notre Père et 50 fois la prière du cœur et, pour la première fois, je commence à comprendre la vie des moines et la vie en Christ.

Tout d’un coup, le dialogue se fait avec le ciel et il y a une présence magnifique. Cette présence se manifeste dans la prière mais surtout elle met l’ordre et la purification dans la vie et on voit notre vie se transformer, à ce moment-là, on fait l’expérience du Père. On se lève le matin et tous les matins et au long de la journée on a un rendez-vous avec la vie et avec le vivant qui est à l’intérieur de nous-même. Et là, je pense que l’on peut toucher à des forces d’auto-guérison physiques, morales, spirituelles prodigieuses. On comprend qu’il y ait des êtres qui se dévouent totalement à la prière car c’est un trésor de vie et de force. Notre Père, cela veut dire : toi qui es vivant et qui es le vivant à l’intérieur de moi et le vivant à l’intérieur de tout le monde, que ce vivant soit en nous comme il est dans le ciel et qu’il se diffuse partout et en toutes choses. Si on rentre dans le Dieu vivant et qu’on le laisse vivre à l’intérieur de nous, on rencontre la force de vie.